
Comment transformer vingt années de paroles d’un maître en livres, sans maison d’édition, sans budget, et sans perdre la voix qui leur donnait leur valeur ? C’est la question qui a guidé la mise en forme d’une édition en trois volumes des kusen de Maître Stéphane Kōsen Thibaut (1950–2025), héritier du Dharma de Maître Taisen Deshimaru, fondateur du premier temple Sōtō d’Amérique du Sud, en Argentine, et du temple Yūjō Nyūsanji en France.
Ces enseignements, donnés semaine après semaine dans les dojos d’Europe entre 2002 et 2024, ont été enregistrés par Françoise Julien, Geneviève Capelle, Laurent Costamagna, Pascale Boulay et Geneviève Perrier, puis transcrits patiemment par Josy Thibaut, Françoise et Geneviève Perrier. Maître Kōsen s’est éteint en septembre 2025. Restaient les enregistrements, les transcriptions, et la volonté de la sangha de les rendre accessibles à tous : Olivier Carrère a converti les fichiers en LaTeX, débruité les audios de Montpellier, et publié l’ensemble sur YouTube — canal vers lequel pointent les QR codes du livre, avec ceux du site du dojo de Montpellier ; Julen Fernandez publie progressivement sur zen-deshimaru.com une version HTML des kusens ; l’impression papier a été supervisée par Xavier Goetz.
Trois volumes
Les trois tomes rassemblent ses commentaires d’un texte fondateur de la tradition Zen, le Shinjinmei, chaque commentaire s’ouvrant sur un poème. Le format retenu est un livre de poche sobre, à l’ancienne, composé dans une typographie chaleureuse pensée pour la lecture longue plutôt que pour l’effet.
Le premier volume est entièrement abouti ; les deuxième et troisième sont composés mais demandent encore un travail de finition. La parution se fera donc par étapes, au rythme où les lecteurs viennent naturellement à l’ouvrage.
Un pont entre la page et la voix
La décision la plus émouvante est aussi la plus simple. Chaque chapitre porte un QR code qui renvoie à l’enregistrement d’origine : des dizaines de kusen, déplacés d’un ancien hébergeur de podcast vers un canal stable. Le lecteur qui suit la transcription imprimée peut, d’un seul scan, entendre la voix même du maître prononçant ces mots.
C’est là tout l’esprit du projet : le livre ne remplace pas les enseignements, il y donne accès. Le papier et le numérique cessent de se concurrencer pour se renforcer — un texte que l’on étudie, une voix vers laquelle on revient — réunis par un petit carré d’encre noire et blanche.
Une fabrication transparente
L’ouvrage a été conçu comme un projet logiciel qui produit des livres : sources en texte brut, historique des versions, compilation reproductible. Chaque exemplaire imprimé porte dans son colophon l’empreinte exacte de la version qui l’a produit, de sorte que le texte reste traçable jusqu’au moindre détail.
Le projet assume aussi, ouvertement et à l’intérieur même du livre, le recours à l’intelligence artificielle pour les tâches répétitives — index, glossaire, vérifications de cohérence, mise au point de la composition. La transparence fait partie du choix éditorial. Mais l’essentiel est resté affaire de patience humaine : le soin porté à la typographie, aux espacements, aux ornements, à la page qui « sonne » juste, n’a pas été délégué. L’outil a rendu le travail mécanique moins coûteux ; le temps gagné a été rendu au jugement.
Une économie à l’image de la sangha
L’édition commerciale aurait été un mauvais cadre. Le projet repose sur un modèle communautaire : publié par l’association pour ses membres. Ce n’est pas un pis-aller faute de budget, mais l’expression de la manière dont la communauté fonctionne déjà.
Le récit détaillé de cette fabrication — la démarche « livre comme code », les choix typographiques, le rôle de l’IA — a été publié par le metteur en page : Books as Code.