Kusen de Maître Taisen Deshimaru
Extrait de Enseignement oral édition intégrale 4 gakudoyojin-shi p. 61 à 62
" ...les religions ayant perdu l'essence, elles déclinent. Il en est ainsi du Bouddhisme au Japon, où les moines consacrent leur vie
à faire des cérémonies. Les cérémonies sont vidées du sens profond dont elles étaient imprégnées au départ, et sont devenues un rituel formaliste.
Le Japon est encore un pays très formaliste qui se conforme rigoureusement aux règles sociales. Se défaire ou se détourner des règles du groupe
entraîne un rejet radical. Aussi la population obéit tout naturellement aux usages. Ce qui n'est pas pour déplaire aux temples qui amassent ainsi
de confortables fortunes.
La vocation authentique du moine zen est devenue très rare. La qualité de moine n'est plus qu'un statut d'ordre social; elle correspond à une
fonction publique vidée de son sens originel.
Les cérémonies ont un sens et une valeur qui leur sont propres, mais dans le Zen, elles sont surtout une aide pour le zazen. Le son de la cloche
par exemple, doit aider à renforcer la concentration des esprits distraits ou somnolents. Sans zazen, la cloche n'a qu'un effet esthétique.
La véritable racine des religions a été oubliée. Il n'en reste plus que du formalisme qui les sclérose.
Aussi dès qu'apparaît la chose réelle, elle est irrémédiablement repoussée, comme n'entrant pas dans le cadre rigoureux des normes existantes.
Aussi, lorsque T. Roshi (le chef du quartier général de la Soto shu) et O. Roshi (le représentant de Eihei-ji) sont venus me voir dernièrement en France,
je ressentis toute leur inquiétude de devoir être confrontés, à travers moi, à la chose réelle que j'incarnais. En même temps, je sais qu'ils seraient
encore plus mal à l'aise si je me séparais de l'institution du Zen soto japonais qu'ils incarnent.
Toutefois je les ai bien accueillis ; mais je pensais alors que pour célébrer les dix ans de ma mission en Europe, seule la chose réelle, la vraie
sesshin que je faisais avec mes disciples, était importante. Je désirais alors seulement me concentrer sur cette sesshin, mais comme le quartier général
avait voulu envoyer ses représentants commémorer cet anniversaire avec nous, je me suis harmonisé. C'est pourquoi il a fallu faire cette cérémonie à
Daijozen-ji qu'ils ont voulu visiter. Pour eux, Daijozen-ji était plus intéressant que le dojo de Paris: c'était en province, donc cela leur fournissait
un prétexte pour voyager, cela leur donnait l'occasion de connaître la campagne française. Ils ne recherchaient rien de la chose réelle.
La vraie chose réelle est dans ce dojo, ici, chaque matin.
Bien sûr, à Daijozen-ji, ils font zazen aussi tous les matins, mais la vraie chose réelle est ici. J'avais parlé à T. Roshi; il m'avait dit
qu'il ne voulait pas faire la sesshin, plus précisément qu'il n'avait pas " besoin de faire zazen ". O. Roshi, gêné, a dit qu'il souffrait des reins.
Pourquoi a-t-il dit qu'il n'avait pas besoin de faire zazen ?
Seul zazen est important ! Le reste n'est que du décor.
Il m'a dit encore qu'il n'était venu que pour la cérémonie d'inauguration de la cloche et pour remettre certificats et rakusus. Je lui ai répondu
alors que cette cérémonie n'était pas du tout importante, mais que s'il tenait à le faire, c'était d'accord. O. Roshi me chuchota que T. n'était
qu'un politicien, un religieux politicien, car président du quartier général. Finalement, j'ai réussi à les convaincre, je leur ai fait la leçon
et ils m'ont écouté... et suivi.
O. Roshi fut disciple de Shimizu Roshi, qui vouait un respect profond à Kodo Sawaki. O. reçut lui-même l'éducation de Kodo Sawaki. Mais T. Roshi
n'a jamais reçu l'éducation authentique. Il a suivi la filière que suivent tous les fils de moines. Il ne comprend rien à la chose réelle. Il est
le reflet de la plupart des moines actuels au Japon. "