On est le résultat d'une évolution, depuis la cellule, les végétaux, les
mammifères. À partir de quand commence le karma ? Quels sont par
exemple les mérites d'une huître ?
Il n'y a pas de commencement au karma. C'est pour cela que je disais l'année
dernière : " Assumer mais pas s'identifier. ''
Il faut assumer son karma, mais il ne faut pas s'identifier à son karma, parce
qu'il n'a pas de commencement. Et cependant il est là.
C'est notre karma, mais il est impersonnel. Justement le véritable ego est
universel, il n'est pas seulement à nous, et on se rend compte de cela quand on
fait zazen. On se rend compte de plus en plus que finalement notre karma, c'est
le karma universel, c'est le karma de toute l'humanité. Et c'est une dimension
qu'on ne peut pas restreindre ou expliquer définitivement.
Notre karma change plus ou moins selon les endroits où l'on va. On est
complètement influencé par le monde entier mais aussi par les endroits où l'on
vit, par les gens qu'on fréquente, et finalement nous filtrons toutes ces
existences, comme les huîtres.
_ Alors c'est de la chance d'être con ou éveillé ?
_ L'important, c'est que toi tu sois éveillée, les autres! c'est presque
impossible à expliquer. Il y a seulement une personne importante sur terre,
c'est toi. Il y a seulement une personne qui doit être éveillée, c'est toi.
L'éveil
des autres, ça ne t'avance à rien du tout, et c'est toi qui dois t'éveiller. En même
temps, c'est toi la plus con de toute l'humanité. C'est cela qu'il faut réaliser. On
croit qu'on est plus éveillé que les autres, parce que c'est vrai que si tu regardes
à l'extérieur, dans la vie, tu vas trouver quelqu'un qui a l'air complètement
idiot, pas du tout éveillé. Mais la réalité, c'est que le dernier des derniers, c'est
toi. Mais le plus éveillé de tous, c'est toi aussi. Et toi, tu n'existes pas, toi tu es
les autres. Ta souffrance n'est pas ta souffrance, c'est la souffrance des autres, et
la souffrance des autres n'est pas la souffrance des autres, c'est la tienne. C'est
quelque chose qu'on peut difficilement expliquer mais qu'on ressent à force de
faire zazen, vraiment.
C'est pourquoi, plus on pratique zazen, moins c'est une pratique personnelle.
Ce n'est plus du tout une pratique pour soi-même, ça devient une mission.
Quand tu comprends véritablement ce qu'est le zazen, sa dimension, cela n'a
rien à voir avec ce qu'on enseigne, ou ce qui intéresse les gens. Mais si tu
expliques la vérité, les gens ne peuvent pas le croire. Les gens sont trop loin de
ça, ils sont trop loin de cette réalité-là, ils ne peuvent pas y croire.
Seulement
ceux qui continuent zazen profondément et ceux qui ont vraiment l'esprit
d'éveil, bodaishin, comprennent la valeur du zazen. Quand je vais dans certains
endroits où les gens sont réceptifs à certaines choses, naturellement je leur dis :
" Mais vous savez qu'avec votre zazen vous avez un pouvoir invraisemblable,
incroyable. '' Et, en leur disant, je le réalise moi-même, puisque moi-même je
suis leur conscience. Donc c'est grâce à eux que moi-même je le réalise. Grâce
au contexte de la terre - ce n'est pas seulement l'être humain. On n'est pas
seulement l'être humain, on est aussi la terre, les montagnes et les arbres. Il y a
des endroits où l'on vénère les montagnes, où on donne toujours un peu de
quelque chose à la terre. Par exemple, les Indiens d'Amérique Latine, avant de
boire quelque chose, en versent toujours un peu à la terre. C'est un réflexe chez
eux, c'est normal. La terre, ils la sentent comme quelque chose de vivant. Ils ont
un respect pour les montagnes et pour les choses qui les entourent.
Quand je suis arrivé en Bolivie, mon amie m'a gonflé la tête pendant une
journée sur la Bolivie : " Ici on fait comme ci, comme ça! '' Alors je lui ai dit :
Moi, je voyage sans arrêt, je change de pays tous les quinze jours, alors chacun
a ses coutumes, et ça va ! Moi, en trois jours de zazen ici, j'en connaîtrai plus
sur la Bolivie que toi, j'aurai un i shin den shin avec les Boliviens plus fort que
toi. Parce qu'en zazen, je sens les montagnes, tout ce qui se passe, même
l'histoire du pays, le karma du pays! On sent tout à l'intérieur! pas
consciemment, mais on le sent, c'est normal. Ce n'est pas du tout magique ou
quoi que ce soit de ce genre, on pourrait l'expliquer par la physique. C'est ça le
karma. Et ce karma-là n'a pas de commencement.
Et qu'est-ce que c'est que le bonheur ? le bonheur intérieur ? Les gens croient
que s'ils gagnent au loto ils vont être heureux, ou que s'ils arrivent à avoir une
gonzesse, ils vont être heureux. Mais ça n'a rien à voir avec ça, le bonheur, on
l'a même au sein de la plus grande souffrance, le vrai bonheur. Et je pense que
le zazen contribue à ce vrai bonheur. Pas seulement le zazen, mais aussi
comprendre la valeur de la vie qu'on a reçue, la valeur de ce qu'est
véritablement la vie. De le sentir en soi-même, c'est ça le bonheur. Et de passer
du multiple à l'unique. Ça, c'est le bonheur, et c'est comme une substance qu'on
a à l'intérieur. On a l'impression que c'est indestructible, que c'est éternel. Et tu
peux en baver, être malade, en train de crever, avec cette substance, avant de
crever, tu auras toujours la force de dire : " J'ai la pêche. '' C'est ça le bonheur.
Ça n'a rien à voir avec le fait d'être heureux, de réussir dans les phénomènes.
Ceci dit, Dogen parle très profondément. C'est le thème que j'ai développé
pendant le camp d'été en Argentine. Jai traité de ce thème, des causes et des
effets, et du karma. C'est à travers cet enseignement que j'ai vraiment compris
la profondeur exceptionnelle de Maître Dogen par rapport à tous les autres
maîtres de la transmission. J'ai vraiment compris qu'il y a trois grands maîtres
dans le Zen : le Bouddha Shakyamuni, Bodhidharma et Dogen ; et peut-être, si
on est sage, par la suite, Deshimaru. Mais au niveau de la formulation de ce
qu'est le véritable bouddhisme! pourquoi ai-je pensé qu'il était plus grand
que tout le monde ? Parce que, dans son enseignement il ne se base pas sur la
compréhension, sur la profondeur de la compréhension des choses, mais il se
base sur le résultat qu'aura son enseignement sur l'humanité.
Et en fait, son
enseignement est véritablement humain. Il tente d'amener les êtres humains à
la libération, au véritable bonheur, à la vraie sagesse et pas du tout à atteindre
une compréhension ou un éveil, il s'en fout de ça. Et il dit que même si on a le
satori, même si on a l'illumination, on ne peut pas échapper à la loi des causes
et des effets. Et il n'y a quasiment pas de maître qui ait compris cela, qui ait une
compréhension aussi profonde que lui. Parce que tous ne pensent qu'à une
chose : échapper à la loi des causes et des effets. Mais ne pas y échapper, c'est la
véritable libération, c'est fantastique, mais c'est difficile à expliquer. C'est ce
que je disais aussi sur la non-action. La véritable non-action, c'est ne pas
échapper à la loi des causes et des effets. Soyez heureux de souffrir et partagez
ça avec les autres ! Si vous pensez comme ça, ça va complètement changer. Ce
qui est un peu difficile, c'est de souffrir de son propre égoïsme. C'est nul, ça.
Quand on souffre seul de ses petites histoires, de ses machins, c'est nul. Mais
quand sa souffrance devient universelle! À la limite, même notre égoïsme,
même notre propre petitesse sont universels.
KOSEN!