Qu'est ce que l'ordre cosmique ? Doit-on en avoir peur ?
Craindre l'ordre cosmique, cela signifie déjà être suffisamment sensible pour
l'appréhender. Avoir suffisamment d'intuition, de sensibilité pour réaliser qu'il
y a un ordre cosmique. Il faut le craindre et savoir qu'il peut vous détruire,
qu'il est dangereux et extrêmement puissant. Mais en même temps, il ne faut
pas avoir peur de cela, il ne faut pas avoir peur d'être détruit, il faut être juste.
Le pire que l'on puisse craindre, c'est la connerie : sa propre connerie, son
propre mensonge, sa propre médiocrité. Ça ne sert à rien de dire aux gens :
" Craigniez l'ordre cosmique. " Sensei disait que c'était un des premiers
préceptes du moine. Les gens qui ne suivent pas l'ordre cosmique ne le
craignent pas. Ils n'y croient pas, parce qu'ils ont rationalisé la réalité, leur
réalité, intellectuellement. Ils ne sont pas sensibles à la vie. Ils ne ressentent pas
la vivante présence des choses ni non plus parfois la mort de la vie, ils ne
voient rien, comme des touristes qui vont parfois dans des endroits les plus
impressionnants du monde et qui sont là à prendre des photos pour les
regarder chez eux, voir ce qu'ils ont été voir.
On voudrait dire aux gens : " Il faut craindre l'ordre cosmique ", mais si la
personne n'est pas sensible au cosmos, elle ne le craindra pas, ou alors elle va le
craindre intellectuellement en disant : " Bon, il faut craindre Dieu. " On dit
aussi dans la Bible qu'il faut craindre Dieu, " Crains la colère de Dieu. " C'est la
même chose. Quelqu'un qui est vraiment sensible à l'ordre cosmique, n'a pas
besoin qu'on lui dise de le craindre, automatiquement il en sent la force. Il faut
toujours penser qu'on peut être détruit et terrassé si l'heure est venue, à
n'importe quel moment et que notre réussite n'est pas éternelle. On a une
fonction à remplir sur la terre. Il ne faut jamais se dire : " Ah, je suis super
fort ", il faut toujours se dire : " Il est possible que je me trompe, que je me sois
trompé totalement ; ce n'est pas moi qui peux en décider, c'est l'ordre
cosmique. " Je me fais souvent cette réflexion parce que je vais à fond dans ce
que je fais. J'estime qu'on doit vivre et pratiquer les choses à cent pour cent de
son énergie. Dans le Zen, on enseigne qu'il faut toujours garder une marge, ce
qu'on pourrait appeler un reste de délicatesse dans son énergie : on l'appelle
zanshin (l'esprit qui demeure). On le retrouve dans la cérémonie du thé : avant
de boire, on doit d'abord tourner le bol deux fois vers la droite. Durant cette
cérémonie, on ne peut pas boire sans aucune précaution, comme un cochon,
c'est l'exemple du zanshin poussé à l'extrême. Pourtant, beaucoup de grands
maîtres de cérémonie du thé étaient de forts et vigoureux samouraïs.
Dans les arts martiaux également zanshin existe : quand on devait couper la tête
d'un adversaire, il fallait arrêter son sabre à quelques millimètres de la peau
afin que la tête ne tombe pas mais reste accrochée au corps. Dans le dojo, on ne
doit pas saluer directement la statue du Bouddha mais se présenter devant elle
par la gauche, et ensuite faire deux petits pas qui nous approchent du centre. Il
y a beaucoup d'exemples de zanshin, et quand je dis : Aller à cent pour cent de
son application dans un acte, ce n'est pas oublier zanshin car à ce moment là,
zanshin est en plus et il vous emmène à cent huit pour cent.
Je pense qu'un moine est un instrument du dharma. Quand on devient moine,
on se donne ; on dit : " Je veux être l'instrument de Dieu (Abdallah en arabe)
pour que le dharma s'exprime. Je ne sais pas ce que le Bouddha, ce que ce
quelque chose qui me dépasse, souhaite que j'incarne, parce que au bout des
cent pour cent, il y a quelque chose au-delà de moi. " Cela, c'est craindre l'ordre
cosmique. Mais en même temps, ne pas le craindre pour soi-même ; pour soi-
même il faut l'accepter. De toute façon on est obligé de l'accepter : le jour où on
doit mourir, on meurt. J'ai beaucoup, beaucoup, beaucoup réfléchi en voyant
mon maître mourir, en voyant Étienne mourir. Malgré leur force, j'ai vu à quel
point ils ont été terrassés par ce huit pour cent qui les dépassait. Il était de
tradition pour les maîtres zen de faire des poèmes avant leur mort, il y a
beaucoup d'exemples : Dogen, Nyojo, beaucoup de grands maîtres zen avant
leur mort on écrit des poèmes dans le style : " J'ai resplendi dans le firmament,
je me suis donné complètement, mais maintenant je vais plonger dans l'enfer, je
vais être précipité dans l'enfer. " C'était une tradition d'humilité pour dire : " Je
ne suis qu'une merde, je vais aller en enfer parce que j'ai un très mauvais
karma ", alors qu'ils avaient été les meilleurs des hommes. Certains avant leur
mort ont simplement dit : " Je ne veux pas mourir. " Sensei a dit seulement :
" Ça fait mal. " Ils n'ont pas dit à leurs disciples : " Ne vous inquiétez pas, nous
contrôlons la situation. " C'est cela, craindre l'ordre cosmique.
Le drame, ce qui me rend malade à longueur de vie, ce qui va peut-être me
tuer, c'est de voir que tous ces connards qui ont une certitude absolue sur tout -
sur l'économie, sur la politique, sur le Zen - ne craignent pas l'ordre cosmique
(alors ça, ça me fait! j'ai des pensées de haine). Il y trois, quatre ans, l'écologie
était très à la mode. Maintenant l'écologie, ça nous fait chier, c'est dépassé. Mais
il n'y a là aucune prise de responsabilité, on est dans l'abstraction totale, hors
de la réalité. Les Occidentaux sont fous, ce sont tous des malades mentaux, des
dingues. Voilà ce que je pense et je l'exprime. Il faut dire aux gens que ceux-là
sont des fous ; ils ne sont pas du tout respectables, ils ne sont aptes à rien faire,
ils ne doivent rien toucher, ils ne doivent rien diriger avec leur Europe, leurs
problèmes, leurs soucis économiques. N'importe quel imbécile serait capable
de gérer l'Europe mieux qu'eux.
Ces gens-là ne craignent pas l'ordre cosmique parce qu'ils pensent qu'ils ont la
situation bien en main. Ils n'ont pas peur de l'ordre cosmique, ils ont peur de
perdre le contrôle. La réaction saine que devraient avoir les leaders de ce
monde serait d'exposer clairement la situation devant les gens, sans mentir. Le
problème ne concerne pas que nous, il concerne l'ensemble du monde, aussi
bien économiquement qu'écologiquement. Par exemple, on dit : " Le problème
du chômage est simple, c'est à cause de ça, de ça et de ça. " Mais il n'y a pas de
problème réel parce qu'il y a suffisamment d'argent, suffisamment à manger
pour tout le monde ; donc il n'y a pas à avoir peur. Il n'y a que les égoïstes qui
ont peur. Il suffit de prendre les choses en main, d'organiser et d'accepter la
réalité. Les gens masquent la réalité au peuple parce qu'il y a encore du profit à
faire sur son dos, encore du pétrole à vendre ; parce qu'il y a encore des
menteurs. Ce qui est grave, c'est qu'ils soient autant dans l'abstrait, c'est-à-dire
qu'ils ne sont plus dans la réalité, ils sont dans un monde virtuel, dans les
ordinateurs, dans les comptes, dans les spéculations, dans la bourse! Plus rien
n'est réel. La valeur de l'argent n'est pas réelle. Ils sont fous, ils sont malades,
schizophrènes. Mais comme ils sont une majorité de fous, ils s'entendent très
bien entre eux, et quand il y a un mec comme moi qui élève un peu la voix, on
dit : " Oh la la ! Mais celui-là, attention, il est fou ! " Et pourtant il y a vraiment
de quoi avoir peur de l'ordre cosmique maintenant.
Je pense tout le temps, tous les jours : Qu'est-ce qu'on peut faire ? Qu'est-ce que
je peux faire ? À ce moment-là, il vaut mieux passer à l'action que penser. Les
bonnes actions sont plus efficaces que les bonnes pensées. Je pense que le
zazen, le zazen en lui-même, n'est rien, ça ne sert à rien. Si c'est pour faire
plaisir aux bourgeois, pour qu'ils se sentent bien dans leur peau, je n'ai pas
passé vingt-cinq ans de ma vie à faire zazen pour ça. Si on a la foi en zazen, ça
peut être véritablement un moyen de construire de la bonne manière, c'est-à-
dire sans rigidité, avec créativité, la civilisation de demain. J'y crois vraiment
profondément. Nous devons expliquer aux gens que pour créer la nouvelle
civilisation, il faut écouter, il faut regarder, il faut s'ouvrir, il faut sentir. Il faut
leur faire comprendre qu'on ne peut pas créer un système rigide, le système
doit être souple, il doit s'adapter. Il n'y a plus de système de gauche et de
droite, il y a des gens valables, il y a des idées valables qui peuvent être aussi
bien à gauche qu'à droite. Même des gens d'extrême-droite peuvent avoir un
demi pour cent de vérité dans ce qu'ils disent ; il faut prendre ce zéro cinq pour
cent et l'utiliser. Même des gens d'extrême-gauche peuvent en avoir deux pour
cent (on va leur donner plus qu'à la droite ah, ah !) Il faut utiliser la vérité, ce
n'est pas un parti, c'est une pratique. À ce niveau-là on peut aider les gens ;
mais il faut être très très prudent parce que n'importe quelle religion, y compris
le Zen, peut être employée, peut devenir fanatisme. C'est délicat, mais il faut le
faire, il faut continuer à vivre, il faut créer quelque chose de nouveau. Je pense
que le Zen n'est utile qu'à ça. Si le Zen sert uniquement à ce qu'il y ait plus de
gens qui s'inscrivent à l'AZI* et plus à la Gendronnière, c'est petit, ça ne
m'intéresse pas du tout. Je pense que si quelque chose se passe dans l'histoire,
entre les gens, le Zen participera à ce quelque chose. Nous allons échanger nos
capacités, nous grouper, bien au-delà du Zen. Chacun apportera ce qu'il a
étudié, ce qu'il a travaillé.
Enfin voilà. D'autres questions ?
KOSEN!