La vie absolue, qu'est ce que cela signifie ?
Je l'ai expliqué ce matin, je peux toujours vous l'expliquer intellectuellement
: la notion du temps, avec un passé et un futur, est complètement
aléatoire, puisqu'aucun scientifique n'a trouvé le début du temps
ni la fin du temps.
Donc quand vous dites cent ans, c'est une notion qui existe par rapport à
nous, mais qui n'existe pas par rapport au temps. Donc, " la vie est absolue
'', cela signifie qu'elle n'a ni passé, ni présent, ni futur. Cela
veut dire qu'elle est absolue, éternelle.
Qui vous a dit que le temps allait dans un sens, en partant de là pour
aller là ? Non ! C'est ridicule, ça ! C'est une impression! De cette
manière-là, je veux vous faire ressentir que la vie est absolue. "
Vie absolue '', cela veut dire plein de choses. De toute manière je vais
continuer à réfléchir sur cette phrase parce qu'il y a énormément
de choses à en sortir.
Vous savez, normalement on ne parle pas de métaphysique dans le Zen,
mais même si vous voulez parler de métaphysique, il faut en parler
avec rigueur, avec la rigueur de la réflexion objective. Parce qu'il n'y
a pas de différence entre ce qui est rigoureux et objectif, et ce qui est
abstrait et subjectif, il ne peut pas y avoir de différence.
De même, si vous regardez une montagne d'en bas, du pied de la montagne,
ou d'hélicoptère vous aurez une perception différente. Mais la
montagne est la même, donc il n'y a pas de différence. Si en bas de
la montagne vous découvrez une pierre bleue et que vous dites : "
Il y a une pierre bleue ici ! '', même si vous ne la voyez pas d'hélicoptère,
il y a une pierre bleue ici et c'est comme cela qu'il faut penser. À partir
de là vous avez le droit de réfléchir intelligemment aux choses,
et vous pouvez comprendre un petit peu aussi par vous-même la sagesse,
la puissance du zazen. Vous le pouvez profondément. Et puis, ce qu'on comprend,
on le sait déjà.
Je vous ai dit ce matin qu'il y a des gens qui écrivent des romans de
science-fiction, ou autres, comme Jules Verne, qui avait imaginé qu'il
y avait un métro, qui avait imaginé les villes du XXe siècle
comme elles sont. Il n'y a pas besoin d'être maître zen, d'être
dalaï lama ou d'être quoi que ce soit pour ça, parce que l'homme
détient cette vérité dans ses cellules, dans son être même.
Parfois, bon, il est trop préoccupé ou concentré sur autre
chose : il ne pense qu'à trouver une nana pour faire l'amour, ou alors
il pense qu'il a des problèmes d'argent, il n'a pas le temps d'être
sensible à ça. Mais si il prend le temps, eh bien tout, n'importe
qui a cette vérité en lui, et elle est très, très! elle
est difficile à croire, à exprimer, à saisir, mais c'est incroyable
! Si vous saviez ! Vous ne pouvez pas y croire ! Comme le monde, comme l'existence
est merveilleuse ! Moi-même je n'arrive pas à y croire. Vous comprenez
tous vos rêves d'enfance, tous vos rêves d'être humain. Pourquoi
croyez-vous que ce sont vos rêves ? Ils sont vos rêves parce que les
rêves existent. Et puis le jour - quand je dis le jour cela peut être
dans deux mille ans, deux cents ans, de toute façon comme le temps est
complètement relatif - mais le jour où vous vous rendez compte que
vos rêves existent, c'est possible que le vrai bonheur existe, que tout
soit possible.
En même temps vous ne croyez pas que cela puisse vous arriver, mais puisque
c'est là, cela ne vous étonne pas tellement. Mais " la vie absolue
'', cela veut aussi dire qu'on ne peut pas séparer la mort et la vie. Sensei
disait : " C'est comme une feuille de papier. Vous ne pouvez pas dire :
"Cette feuille de papier c'est ça, ce n'est pas ça'' (il montrait
chacune des faces de la main). Si il n'y a pas l'autre coté, l'autre face
non plus ne peut pas exister. ''
Et si Dogen prend cette métaphore, c'est pour nous faire comprendre
un aspect puissant de la chose. Les morts existent pour les vivants, et la mort
nourrit la vie. Mais essayez de réfléchir à ce qu'est la conscience,
ce qu'est la vôtre, le fait d'exister qui est le vôtre et essayez
de réfléchir à ce que peut être le néant, c'est à
dire la non-conscience, la non-existence, de ce qui est en train d'exister là.
Et vous comprendrez que le néant n'existe pas puisqu'il est néant.
Mais c'est ce que dit Dogen : il dit que le bois, enfin l'arrêt de l'existence,
n'est pas une cause, n'est pas une suite, puisque c'est néant. Ça
ne fait pas partie de l'existence, ça n'existe pas, c'est rien, et rien
ce n'est pas quelque chose, ce n'est pas la suite de quelque chose. Rien, c'est
absolument rien, c'est absolu. Et donc ça n'existe même pas pendant
une seconde, ni un milliardième de seconde, le néant n'existe absolument
pas. Donc ce n'est pas la peine d'en parler. Mais c'est comme l'autre face d'une
feuille : pourquoi on vit, pourquoi on bouge, pourquoi on respire ? Parce qu'il
y a le néant. Si il n'y avait pas ça, on serait comme ça éternellement.
Mais nous sommes des apprentis.
Dans la Prajnaparamita, on explique le chemin du bodhisattva, la carrière
du bodhisattva. On commence par être une existence égarée totalement
dans une souffrance horrible, parce qu'il y a un tel bordel là-dedans,
on est ballotté et on souffre une souffrance qui nous dépasse totalement,
parce que tout nous dépasse. On est un milliard de fois étripé,
écartelé, brûlé, réfrigéré! et cela éternellement,
parce que je vous ai dit qu'il n'y a pas de temps.
Bon. Jusqu'au moment où on rencontre Bouddha, et où on reçoit
l'ordination : à ce moment-là on commence la carrière de bodhisattva,
mais c'est une carrière qui est longue par rapport à notre temps à
nous. Nous ici, nous sommes vraiment complètement des débutants. Alors
en tant que débutants, nous vivons encore dans un monde de concepts simples,
avec des gens qui sont vivants, des gens qui meurent, le mystère de la
mort, le karma, etc. Et il va nous falloir vraiment corriger tout l'univers,
évoluer petit à petit, mais doucement, car on ne peut pas tout comprendre,
tout réaliser en cinq minutes. Et alors il ne faut surtout pas être
égoïste.
Dogen donne ce conseil : surtout, le plus grand danger quand vous avez reçu
l'ordination, c'est de tomber dans le piège des shravaka* et pratiekabouddha*,
c'est-à-dire vous contenter d'une compréhension plus ou moins intellectuelle
- ou curé : moi j'appartiens à une église, j'ai tout compris
- ou alors pratiquer seulement pour vous, pour résoudre vos problèmes
ou pour votre propre évolution. Surtout ne tombez pas dans ces pièges
parce que vous risquez de détruire vos chances. Dans la Prajnaparamita,
il est dit qu'il est plus grave encore de tomber dans ces deux pièges-là
que de ne pas pratiquer du tout. Ces deux pièges risquent vraiment de vous
coincer pour très, très, très longtemps, et même vous faire
louper le chemin du bodhisattva.
En réalité, il n'y a pas beaucoup de vrais bodhisattvas. Il n'y
a pas beaucoup de vrais bodhisattvas parce que c'est déjà un éveil
de l'esprit très grand. Vous pouvez même faire quarante ans de zazen,
si vous êtes un esprit obtus, vous serez toujours un idiot. Si vous n'avez
pas la vocation, la grande vocation religieuse. Quand on lit l'histoire du bouddhisme,
l'histoire du Zen, on se rend compte que parmi deux cents disciples d'un grand
maître, il y en avait cent quatre-vingt-dix-neuf qui étaient des gros
cons, qui en plus voulaient du mal à l'autre disciple qui avait une grande
vision des choses. Ce que je dis là peut sembler exagéré, mais
la réalité a toujours ressemblé à cela, et la véritable
vocation de l'éveil est chose rare.
KOSEN !