Un homme comme Ryokan
Un texte de Kodo Sawaki
Un homme comme Ryokan était un vrai moine, un moine d'un rang
inférieur et Shakyamuni était pareil. Ils n'avaient pas besoin
de devenir chefs de temple, et c'est parce qu'ils n'avaient besoin de rien qu'ils
furent grands. Pourquoi ?
Parce qu'ils possédaient la chose unique qui ne peut être ni
brûlée par le feu ni submergée par l'eau. Leur esprit était
différent de ceux qui clament sans cesse : « Poussez pas, poussez
pas », et qui se battent comme des enfants pour promouvoir leur carrière.
Ceux-là, même promus, restent pauvres. Un de mes amis qui travaille
au quartier général du Zen m'a dit :
"D'étranges individus viennent me voir. De prime abord, ils paraissent
nobles, mais ils ne font que se prosterner pour mendier des positions. C'est
tout à fait répugnant. »
Le bouddhisme est devenu une chose bizarre, il dit « La vie totale est la pensée de la non-pensée »,
mais cette non-pensée elle-même est devenue un argument pour réussir
ses affaires. En fait, on peut devenir n'importe quoi ! Aujourd'hui, ils disent
« Pratique, pratique », mais il y a toutes sortes de pratiques.
II y a la pratique pour faire de l'argent et il y a la Voie du Bouddha. Parmi
les voies, il y a celle des êtres infernaux et celle des fantômes
affamés. C'est dans la Voie du Bouddha que nous devons exceller et, c'est
au Zen authentique que nous devons nous éveiller ; pour s'éveiller
au Zen du Tathagata, nous devons voir les zen inférieurs.
Tout ce que nous avons à faire, c'est affirmer la réalité,
mais cela n'est pas facile lorsque l'homme et les phénomènes se
font obstacle. Tout ce qui apparaît dans ce monde n'est alors qu'illusion,
karma et habitude. Un voleur s'enfuit furtivement et le policier lancé
à sa poursuite suspecte chacun d'être le malfaiteur. Le chasseur
et sa cible évoluent dans des mondes totalement différents. La
réalité authentique est difficile à connaître. Affirmer
cette réalité, c'est survoler l'univers entier et d'un seul regard
embrasser toutes ses perspectives. C'est cela s'éveiller dans le bouddhisme.
Moi, la grande chance de ma vie fut de faire zazen avec ce corps qui aurait
pu devenir celui d'une fripouille. Ce fut une chance aussi pour tout mon entourage
et tous ceux que j'aurais pu tromper et abuser. Tous furcnt sauvés lorsque
heureusement je devins moine. Ma dévotion vivante à Bouddha est
pour moi la posture de zazen et le contenu de cette posture de zazen est l'être
humain Sawaki. L'esprit fou et compliqué de Sawaki communique alors avec
tous les êtres sensibles, et c'est ainsi que zazen sauve l'humanité.
Lorsqu'on affirme ainsi la réalité de la dévotion vivante
à Bouddha, lorsque zazen et Sawaki sont en unité, c'est une vie
entière qui est achevée.
C'est cela la transmission authentique des Bouddhas et des patriarches : s'asseoir
seulement. Plus que toute technique humaine comme la haute illumination ou la
profonde introspection, mieux vaut pratiquer, ce qui -pour l'homme- est inacceptable
et non comptabilisable : ce zazen le plus profond, le plus pur et le plus authentique,
En bref, ici, je m'assois droit, ce zazen immense et illimité emplit
l'espace et le temps.