Dôgen(1200-1253)

Dogen est né en 1200 à Uji, près de Kyoto. Son père Michichika appartenait
au clan des Minamoto et était descendant de I'empereur Murakami (947-967). À
cette époque, le Japon traverse une période de troubles. Le pays est soumis
depuis peu à un double pouvoir: celui de l'empereur et de sa cour installée
a Kyoto, capitale traditionnelle, et celui des shoguns, sorte de général suprême
qui détient le pouvoir militaire, établi a Kamakura. Dans cette société féodale
les grandes familles se disputent le pouvoir. Les plus illustres sont les Fujiwara
et les Minamoto. Sa mère était la fille de Fujiwara Motofusa, autre personnalité
importante de la cour impériale. Dogen vit donc le jour au sein d'une famille
aristocratique bien en place et influente. Mais son père mourut alors que lui-même
était âgé de deux ans et sa mère lorsqu'il avait huit ans. Le jeune Dogen reçut
1'education appropriée à une telle famille et dès I'age de quatre ans il pouvait
lire des poèmes en chinois. Malgré cela, il passa une enfance malheureuse et
solitaire, regardant le caractère illusoire de la lutte pour le pouvoir dans
un monde de chagrin et d'impermanence. Juste avant de mourir, sa mère lui recommanda
de devenir moine afin d'aider au salut de tous les êtres. Très tôt cet enfant,
confronte à de tels phénomènes, réalisa la nécessité de chercher la vérité au-delà
du monde des apparences. Orphelin, Dogen fut accueilli par un de ses oncles,
Minamoto Michitomo, un illustre poète qui lui fit découvrir la poésie, ce qui
imprégnera fortement toutes ses oeuvres futures. Au cours de sa treizième année,
il monta au mont Hiei, près de Kyoto, au monastère du centre des études bouddhiques
et il fut intronisé dans l'école Tendaï. Son premier maître fut Koen, un des
supérieurs de ce monastère. Mais à cette époque, 1'école Tendaï entrait dans
une phase de décadence, en insistant beaucoup trop sur les cérémonies, en mélangeant
les doctrines ésotériques et exotériques, en développant le formalisme de la
vie monastique. De plus, des moines soldats apparurent sur le mont Hiei et le
monastère semblait devenir une forteresse militaire.
Dogen se concentra jour et nuit sur sa pratique, mais de plus en plus de doutes
I'assaillaient et il ne pouvait en rien réaliser ses aspirations. Durant ces
quelques années passées dans ce monastère, Dogen connut le grand doute et sa
question centrale était : " Dans l'enseignement bouddhique, il est dit que tous
les êtres possèdent originellement la nature du Bouddha. S'il en est ainsi,
pourquoi faut-il s'entraîner et adopter des pratiques ascétiques pour atteindre
l'état de Bouddha? " Personne ne pus répondre d'une façon satisfaisante à Dogen.
Il décida donc de quitter le mont Hiei, de même que d'autres moines comme Honen
(1133-1212) ou Eisai (1141-1215), fondateurs des écoles jodo et rinzaï, qui
devinrent illustres dans le renouveau bouddhiste du Japon médiéval Dogen rencontra
alors maître Eisai, récemment rentré de Chine, qui enseignait le Zen rinzaï
Au temple de Kennin-ji il devint le disciple de Myozen, successeur d'Eisai.
Bien que cette école ne le satisfit pas complètement il pratiqua profondément
et sentit se développer son intérêt pour la pratique du Zen. Érudit, ayant une
connaissance approfondie de nombreux textes bouddhiques, son exigence remarquable
le poussa sans cesse à la recherche de nouveaux maîtres. Il décida alors d'aller
en Chine rendre visite aux sources du bouddhisme zen.
Il quitta le Japon le 22 février 1223, accompagné
de Myozen et de deux autres moines. A son arrivée, Dogen décida de rester à
bord du bateau quelque temps pour préparer son périple. Un vieux moine vint
pour acheter des champignons japonais sur le bateau. Ce vieux moine, de plus
de soixante-dix ans, était tenzo (cuisinier) dans un temple dans la montagne
près de Shanghai. Son visage reflétait une grande profondeur et Dogen en fut
intrigué. Il l'invita à passer la nuit sur le bateau, souhaitant discuter avec
lui. Le moine répondit qu'il devait retourner le soir même au temple car il
devait cuisiner. " Dans un grand monastère tel que le vôtre, dit Dogen, il y
a certainement d'autres moines qui peuvent préparer le repas. - Je suis vieux,
répondit-il, et je suis tenzo. C'est la pratique de mes vieux jours. Comment
pourrais-je laisser à d'autres ce que je dois faire? - Vénérable moine, dit
Dogen, pourquoi une personne âgée comme vous devrait-elle faire ce travail si
éprouvant au lieu de lire et d'étudier les sutras? " Le moine éclata de rire
et dit: " Jeune ami venu de I'étranger, vous semblez bien ignorant de ce que
signifient la pratique et l'enseignement du bouddhisme! " Il l'invita à venir
lui rendre visite dans le temple de son maître, et il le salua. Dogen fut très
impressionné par cette rencontre et un jour, en 1225, il se rendit au temple
de Nyojo, nommé alors supérieur du temple Keitoku-ji sur le mont Tendo, dans
le Minshu.
Au cours d'une conversation il demanda au tenzo:
" Quel est le sens de la lettre? De quelle manière doit-on lire les sutras?
- 1-2-3-4-5 ", répondit le vieux moine. Et Dogen demanda encore: "Comment faire
pour étudier la Voie, le véritable bouddhisme? - Nulle part la Voie n'est dissimulée.
" Dogen insista: " Comment faire pour étudier les sutras, le véritable bouddhisme?
- 1-2-3-4-5 ", rétorqua le tenzo. Ce vieux moine incarna pour lui le bouddhisme
authentique, ralliant toutes les connaissances qu'il avait pu accumuler et lui
faisant comprendre I'importance du travail, de la pratique corporelle et de
tous les actes de la vie.
Maître Nyojo était un être très exigeant et rigoureux. Un jour, au cours d'une sesshin,
Dogen reçut un grand choc. Alors qu'il était assis en zazen, son voisin s'endormit
sur son zafu. Nyojo d'une voix forte s'écria: " Shin jin datsu raku rejetez
le corps et l'esprit! " Et il frappa fortement le moine avec sa sandale le faisant
tomber de son siège. En entendant ces paroles l'esprit de Dogen subit une révolution
intérieure. Après zazen il rendit visite à son maître dans sa chambre. Il lui
dit: "Shin jin datsu raku, j'ai abandonné le corps et l'esprit". Nyojo lui répondit:"Datsu
raku shin jin, abandonne de nouveau le corps et l'esprit".
Dogen resta encore deux ans auprès de Nyojo
puis décida de retourner au Japon. Son maître lui confirma qu'il était alors
temps de transmettre à son tour I'enseignement du bouddhisme en aidant les autres
à s'éveiller à la vérité universelle. En 1227 Dogen retourna au Japon. Il ne
ramena rien d'autre que la pratique de zazen, shikantaza, telle que la lui avait
enseignée son maître À son retour au Japon, on lui demanda: " Qu'avez-vous rapporté?
" Dogen répondit: " Je suis revenu les mains vides. " Dans son recueil Eihei
Koroku, il écrira plus tard: " Ayant seulement étudié avec mon maître Nyojo
et ayant pleinement réalisé que les yeux sont horizontaux et le nez vertical,
je reviens chez moi les mains vides... Matin après matin, le soleil se lève
a l'est; nuit après nuit, la lune s'enfonce à 1'ouest. Les nuages disparaissent
et les montagnes manifestent leur réalité, la pluie cesse de tomber et les Quatre
Montagnes (la naissance, la vieillesse, la maladie et la mort) s'aplanissent.
". Dogen s'installa d'abord à Kennin-ji, temple de Myozen, son premier maître
avec lequel il était parti en Chine et qui mourut pendant leur voyage. C'est
dans ce temple qu'il écrit son premier recueil: le Fukanzazengi, les règles
universelles pour la pratique du zazen. C'est le point essentiel de son enseignement:
seulement s'asseoir dans une posture exacte sans rechercher quoi que ce soit,
en laissant passer les pensées comme des nuages dans le ciel.
Puis Dogen quitta le temple de Kennin-ji pour
s'installer successivement dans trois temples, tous situes dans la région de
Kyoto: Annyoin, un petit ermitage en 1230, puis Kannon Dorin en 1233 et enfin
Kosho-ji ou, grâce a des donations, il construisit le premier monastère zen
véritablement indépendant du Japon en 1236.A Kosho-ji
il commença la rédaction des premiers chapitres de son oeuvre monumentale:
le Shobogenzo, " Le Trésor de I'Oeil de la Vraie Loi ", quatre-vingt quinze
chapitres qui contiennent I'essence de sa vision philosophique et religieuse.
Entre 1233 et 1243 de nombreux disciples le rejoignirent et suivirent son enseignement,
notamment auprès (en 1234) qui deviendra son successeur. Sa renommée devint
sans cesse grandissante. Il incitait à pratiquer assidûment et profondément
comme le lui avait enseigné son maître Nyojo en Chine. Le succès de Dogen, le
souffle nouveau qu'il apporta à un bouddhisme sclérosé lui attirèrent I'animosité,
puis une hostilité grandissante de la hiérarchie cléricale. Et en 1243, des
moines du mont Hiei tentèrent d'incendier son temple de Kosho-ji.
Dogen décida alors de s'éloigner de l'agitation des villes et des troubles qu'elles
peuvent créer dans I'esprit. Grâce a l'appui d'un disciple laïc, seigneur de
la province d'Echizen (de nos jours préfecture de Fukui), dans le nord-est du
pays, sur la côte de la mer du Japon, il construisit un nouveau temple, qu'il
baptisa après, temple de la paix éternelle, Eihei-ji , dont Ejo plus tard sera
le supérieur après sa mort.Là, dans le calme de la montagne
profonde, il continua a enseigner le Zen ses disciples et poursuivit la rédaction
du
Shobogenzo. II resta éloigné dans ce temple et n'en sortit qu'une seule fois
durant l'hiver de 1247-1248 pour se rendre à la cour du shogun a Kamakura, sur
I'invitation du général Hojo Tokiyori. Tokiyori était complètement fascine par
Dogen et lui proposa de rester près de lui et de lui construire un grand monastère.
Dogen refusa, préférant la solitude de après Là, il continua à écrire et à pratiquer
zazen jusqu'en 1252 ou, âgé seulement de cinquante-deux ans, il tomba gravement
malade. Il se rendit à Kyoto pour se faire soigner, sans succès. Il s'éteignit
le 28 août 1253 au temple de Takatsuji.