Préhistoire du zen

par Guy Massat, moine zen disciple de Maître Deshimaru,

Zazen dans la préhistoire.

"Le Zen, c'est le zazen", enseignait Maître Deshimaru. C'est-à-dire que le Zen, étymologiquement "l'absorption", l'absorption concentrative (Jhana, en pâli), est lié à la posture dans laquelle on représente généralement le Bouddha.

L'histoire rapporte que c'est dans cette posture que le Bouddha atteignit l'éveil il y a quelque 26OO ans.
Position, existence et vide (ku) sont noués. Cependant, cette posture d'ek stase (l'ek stase, position hors de soi, à distance de soi, par-delà soi: "ek" hors de, par-delà; "stasis", l'immobilité, la substance), remonte à des époques beaucoup plus anciennes que celle du Bouddha historique.

A partir du moment où on connaît bien, selon l'enseignement transmis par Maître Deshimaru,
la posture de zazen, il est possible d'en retrouver des traces évidentes dans d'autres cultures anciennes,
et notamment dans la statuaire protohistorique.
Maître Deshimaru avait lui-même attiré l'attention de ses élèves sur des personnages sculptés au IXème siècle de notre ère, dans le comté de Fermanagh, en Irlande, dont le port de tête, le menton rentré et la position des mains évoquaient à l'évidence le zazen, bien que les jambes ne soient pas représentées. Cependant, ces statues laissaient supposer qu'on pouvait retrouver en Europe des personnages dans la posture tout entière. Ainsi, un personnage servant d'anse à un seau, "le seau de Oseberg", en Norvège, datant du Ier siècle, se présente avec le même port de tête; de plus, il a les jambes parfaitement croisées à la manière de zazen et porte sur la poitrine une sorte de "rakusu".

Cependant, c'est à l'archéologue E. Espérandieu -qui a entrepris le premier, de 1907 à 1947, une recherche systématique sur la statuaire gauloise- que nous devons les renseignements les plus importants. E. Espérandieu a mis en évidence la profusion de statues de "dieux assis dans la pose bouddhique" -selon son expression-, dans toute la France, du nord au sud et d'est en ouest, avec une concentration dans le Massif Central.

Selon les spécialistes de son équipe, ces statues datent au moins du Vème siècle avant notre ère (c'est-à-dire qu'elles sont au moins contemporaines ou qu'elles devancent l'existence du Bouddha historique). Certaines sont plus récentes. Leur production s'arrête cependant avec la domination du christianisme en Europe. La plupart de celles qui ont été retrouvées ont été volontairement mutilées. Le plus grand nombre a été détruit. En effet, "la destruction des idoles de pierres" fut proclamée, rappelons-le, dès les premiers conciles chrétiens. Lorsqu'en 496 Clovis, roi des Francs, premier roi de notre histoire, se fait baptiser chrétien à Reims, "avec trois mille de ses guerriers", l'évêque Saint Rémi lui dit ces paroles fameuses, rapportées par Grégoire de Tours et reprises par Michelet: "Courbe-toi, fier Sicambre, brûle ce que tu as adoré, et adore ce que tu as brûlé". "Adore ce que tu as brûlé" se rapporte aux églises et abbayes chrétiennes que les hordes sicambres pillaient régulièrement. "Brûle ce que tu as adoré" se rapporte, en revanche, au dieu Cernunos, le "dieu de la richesse et de l'abondance", représenté généralement -nous disent les archéologues- "assis les jambes croisées dans la posture du Bouddha". Cernunos, nous rapporte Jules César dans ses " Commentaires sur la Gaule" (Ier s. av. J-C.), "était le dieu le plus vénéré des Gaulois" (VI, 17).

A l'entrée de la cathédrale de Reims, sculpté sur le fronton de la porte principale, on peut voir un personnage, les jambes croisées, courbé sous le poids d'un chrétien qui lui écrase le dos. Dans les fondements de Notre-Dame de Paris, on a retrouvé une large pierre sur laquelle était gravé le nom "Cernunos". Elle est conservée au musée de Cluny. C'est que, comme la plupart des églises de France, Notre-Dame de Paris fut construite sur l'emplacement d'un temple gaulois.
Sur une monnaie gauloise des Rèmes, peuple gaulois de Belgique (monnaie des Catalauni), retrouvée dans la région de Reims et datant du IIème ou Vème siècle de notre ère, on peut voir une femme en posture de zazen tenant un torque d'une main et une tresse de l'autre (Musée des monnaies). Sa posture rappelle nettement le personnage du chaudron de Gundestrup, au Danemark, datant du Ier siècle qui tient lui aussi un torque d'une main et de l'autre un serpent. En France, nous pouvons voir au musée de Saint-Germain- en-Laye la belle posture du "dieu accroupi"(ainsi dénommé) trouvé à Bouray, près de La Ferté-Alais. On trouve aussi la statuette de bronze dite d'Autun provenant de Curgy (Saône-et-Loire) représentant un personnage dit "en pose bouddhique" enlacé par deux serpents à tête de bélier.

 

 

Au musée Borrely à Marseille, on peut voir des personnages, mutilés certes, mais qui évoquent parfaitement la posture de zazen, bien que les deux jambes ne soient pas complètement croisées. Ils proviennent des fouilles de La Roquepertuse et sont datées du Vème siècle av. J-C.. En revanche, la statue d'une femme nue, découverte à Etaules, Quarré- les-Tombes (Yonne), et datée du Vème siècle avant J-C., se présente avec les jambes parfaitement croisées en zazen. (Quand l'auteur de cet article la fit connaître à Maître Deshimaru -c'était quelques jours avant sa mort-, il s'exclama: "Maintenant je sais pourquoi je suis venu en France enseigner le zazen!").



Chaudron de Gundestrup, Danemark,1er siècle.


Dans l'Inde prévédique, civilisation d'Harrapa (27OO ans avant notre ère), on trouve un sceau représentant un personnage à triple tête, ithyphallique, entouré d'animaux, en posture de zazen. Au musée des Beaux Arts de Belgrade, on peut voir le squelette d'un homme en position de zazen, découvert dans les fouilles de Lepenski Vir, en Yougoslavie, datation : 6OOO ans av. J-C..


Statues celtiques, Irlande, IXème siècle après J-C.
En Grèce, dans l'art des Cyclades (4OOO ans avant notre ère), on trouve une femme les jambes croisées en zazen. Par ailleurs, les statuettes qu'on plaçait dans les tombes évoquent aussi la position de zazen dans le style très épuré caractéristique de l'art des Cyclades. Une figurine de terre cuite de Kato, Crète orientale, se présente elle aussi en posture de zazen, elle est datée également du néolithique (4OOO ans avant notre ère). Nombre d'élégantes statuettes d'argile trouvée en Turkménie du Sud et datées du troisième millénaire avant notre ère évoquent également la posture de zazen, au musée de l'Ermitage, à Leningrad. On peut y voir aussi des statuettes d'albâtre de même inspiration, découvertes dans le Caucase du Nord et datées du IIème millénaire avant notre ère.

Bouddha atteignit l'Eveil sous un figuier, en posture de zazen, il y a deux mille six cents ans. Bien avant lui, la tradition rapporte que Siva, le dieu du Yoga et de la danse, pratiquait la même posture sous un figuier. Bodhidharma, fondateur du Zen, introduisit la posture en Chine au VIème siècle de notre ère. Dogen l'introduisit au Japon au XIIIème siècle. Deshimaru la fit connaître en Europe au XXème siècle. Pour remarquer l'existence de cette posture dans d'autres civilisations, dans le temps et l'espace, il faut nécessairement la connaître en l'ayant pratiquée selon les directives transmises par Maître Deshimaru. Nul doute que les pratiquants de zazen, présents ou futurs, pourront compléter et enrichir les informations que nous avons présentées ici. Guy Massat
NB: Les documents cités proviennent: pour la France, du catalogue de E. Espérandieu (Bibliothèque Nationale); pour la Grèce, du musée Goulandris (Athènes); pour la Russie, du musée de L'Ermitage (Leningrad).
 

Illustrations:

Statue de bronze dite "d'Autun" dieu dans la pose bouddhique, enlacé avec deux serpents à tête de bèlier.

 


Statue d'une femme nue, découverte à Etaules, Quarré-les-Tombes (Yonne) et datée du Vème siècle avant J-C. Elle se présente avec les jambes parfaitement croisées en zazen. (Quand l'auteur de cet article la fit connaître à Maître Deshimaru quelques jours avant sa mort , il s'exclama : " Maintenant je sais pourquoi je suis venu en France enseigner le zazen ! " ).

 
Statues du "dieu assis" trouvées dans les fouilles de Roquepertuse, Vème siècle avant J-C., musée archéologique de Marseille.

"Le seau de Oseberg", Norvège, 1er siècle, se présente avec le même port de tête; de plus, il a les jambes parfaitement croisées à la manière de zazen et porte sur la poitrine une sorte de "rakuzu"

Squelette d'un homme en position de zazen, découvert dans les fouilles de Lepenski Vir, en Yougoslavie, datation : 6000 ans avant J-C.


 

  Statue gallo-romaine