Kusen de Maître Kosen sur la transmission

Ce kusen a été prononcé dans le dojo au cours de la sesshin qui a eu lieu à l'occasion de la transmission du shiho à Yvon Bec donné par Maître Kosen au nom de Etienne Mokusho Zeisler à Budapest (Hongrie) en septembre 2002. 

Mardi 17 septembre 2002, 7h30
Kodo Sawaki, à son époque, a eu beaucoup de mal à se faire reconnaître par la caste des moines. Vous devez comprendre que le Japon d'avant-guerre était un système féodal. Il y avait les classes privilégiées: l'empereur, les nobles, les samouraïs et les moines, le clergé. Et en dessous, le peuple. Le Japon a toujours été organisé d'une manière hiérarchique. Les supérieurs avaient une autorité absolue sur les inférieurs. La caste des moines était protégée, on n'y entrait pas comme ça si on n'était pas fils de moine - et Kodo Sawaki n'était le fils de personne.
Il a perdu ses parents très jeune, il a été élevé par un oncle qui appartenait à la mafia. Je ne peux pas vous raconter la vie entière de Kodo Sawaki mais, pendant la guerre contre la Russie, il voulait mourir parce qu'il n'était qu'un poids que personne n'aimait en ce monde pourri. Il s'est dit: "Si je meurs à la guerre, mon oncle recevra un dédommagement." Il était le premier partout face au danger, il voulait mourir.
Un jour il a reçu une balle dans la joue et une pensée a traversé son cerveau comme un flash: "Ça y est, maintenant je suis mort."
Par miracle, Kodo Sawaki n'est pas mort. Il s'est réveillé sur un lit d'hôpital et il a vu son oncle qui l'engueulait: "Tu n'aurais pas pu mourir? Tu nous coûtes de l'argent!" A dix-huit ans, il n'y avait pas une seule chose dans la vie qui ne le dégoûtait pas. "Puisque la mort ne veut pas de moi, je veux devenir un religieux et passer ma vie à prier. Je veux entrer dans une religion où on n'est pas obligé de se marier. Je crois que dans le Zen Soto on n'est pas obligé de se marier, donc je choisis celle-là."
Après de nombreux refus, aventures et souffrances -parce qu'il n'était pas fils de moine, il n'était personne-, il a tout abandonné, comme un mendiant. Il a été traité comme une merde. "Bien, Sawaki, tu peux entrer dans le temple, mais pas question pour toi de participer au zazen et à la cérémonie. Tu vas travailler à la cuisine, tu vas faire le travail le plus dur." "Fais ci, Sawaki, fais ça!" Depuis sa naissance, il faisait le travail le plus dur.
Puis, un jour, alors qu'il était tout seul dans la cuisine, il s'est assis sur un sac de riz, il a pris la posture et il a fait zazen tout seul. Il a été de plus en plus absorbé dans la posture. Tout d'un coup, le shusso du temple est entré dans la cuisine, il s'est arrêté, il a fait gassho. Pour la première fois de sa vie, il a été respecté. A partir de ce moment il a compris que zazen était la chose la plus merveilleuse de sa vie. Au-delà de toutes catégories, souffrances humaines, zazen est la seule chose respectable.
Mardi 17 septembre 2002, 18h30
Donc lui, Kodo Sawaki, que personne n'avait jamais aimé, qui n'avait, toute sa vie, reçu que des coups, soudainement un moine se prosternait devant lui, se prosternait devant sa posture de zazen. C'était le message, son message, son koan. Chacun d'entre nous reçoit un message du cosmos qui nous motive à aller dans telle ou telle direction. Le message de Kodo était clair. Il avait déjà entendu parler du Bouddha, de la nature de bouddha. Il avait demandé:
- Est-ce que je peux aller pratiquer dans le dojo?
-Non, pas toi. Tu dois faire les courses pour le temple, puis tu vas laver la cuisine, faire la vaisselle, puis ranger les sacs de riz dans la réserve.
-Pourquoi est-ce que je ne peux pas entrer dans le dojo?
- Tu es trop bête, tu n'as pas la nature de bouddha.
Mais, à ce moment-là, il réalisa qu'il l'avait, que tout le monde l'avait. Tout le monde a la nature de bouddha, la nature de l'homme est dieu. Dans la Bible il est écrit: Dieu a créé l'homme à son image. Mais pour réaliser cette nature qui est la nôtre, comment faire?
Kodo Sawaki n'avait même pas imaginé qu'il aurait quelque chose à faire dans cette direction. Il pratiquait zazen par curiosité, il avait regardé dans le dojo secrètement, discrètement, il avait vu toutes les postures impressionnantes, majestueuses. Ce jour-là a changé sa vie. Et de toute sa vie il n'a jamais oublié cette manière, cette méthode, ce message par lequel lui, le petit Sawaki, pouvait se transformer en Bouddha.
Il chercha un maître au Japon, un maître qui soit connu pour sa pratique de zazen. Il le trouva en la personne de Koho Sahada. C'était un grand campagnard, fort, un peu brutal, qui avait de grandes mains, une voix forte et pratiquait beaucoup zazen. Il était gentil. Kodo Sawaki pratiqua avec lui pendant plusieurs années dans son petit temple de la montagne. Son maître l'aimait. Kodo Sawaki était de petite taille, mais il avait une grande pureté, une grande détermination, une posture vraiment belle.
Chaque semaine, le maître allait en ville. Il n'avait pas de Mitsubishi, seulement un âne. Kodo Sawaki marchait devant lui, il tenait l'âne. Arrivés en ville, le maître lui disait: "J'ai quelque chose à faire. Tu vas garder l'âne." Kodo Sawaki s'asseyait en zazen et il attendait le maître. Chaque semaine il accompagnait le maître et il l'attendait à côté de l'âne.
Un jour, le maître est resté beaucoup plus longtemps que d'habitude. Kodo Sawaki est monté dans la maison voir s'il se passait quelque chose et il a trouvé le maître avec une femme. Il a été assez étonné.
- Je suis un homme, pas seulement Bouddha. J'ai besoin de faire l'amour de temps en temps.
Kodo Sawaki a répondu: "Quoi, pendant que vous faites l'amour, je fais zazen? Qui est le meilleur?"
Et il a quitté le temple, choqué. Il faut dire que, dans son enfance, Kodo Sawaki avait été élevé dans un bordel et cela l'avait dégoûté. Le karma des Japonais est souvent très extrême. Un jour, il a vu un homme mourir sur une prostituée. Il s'est dit: "Mon Dieu, je ne mourrai jamais comme ça!" Et cette vision le poursuivait. Comment mourir? Il est très difficile de mourir. Notre vie est comme une pièce de théâtre: même si notre vie est très bien, si la fin est ratée, tout est raté.
Alors il a quitté le temple de son maître. Il voyageait, il rencontrait d'autres maîtres. Il étudiait profondément le Shobogenzo. Mais au bout de dix ans, il s'est dit: "Je suis stupide. Je n'ai rien compris. Pour qui je me prends? Koho Sahada est vraiment mon maître. Il est le plus grand maître. Même s'il aime boire du saké de temps en temps, même s'il est quelque peu attiré par les femmes, sa pratique est forte. Zazen, pas trop de cérémonies, pas trop intellectuel. Je veux aller le voir et lui demander de me transmettre le Dharma."
Il est retourné au temple. Malheureusement, le maître était déjà mort. "Ah, qu'est ce que je suis stupide!" Celui qui avait succédé au maître, Kodo Sawaki ne l'aimait pas beaucoup. Quand il était jeune, il faisait toujours la compétition, il voulait être toujours le meilleur, toujours le premier. Kodo Sawaki est allé voir le successeur. Il lui a dit: "J'ai beaucoup rivalisé avec toi, mais si je n'ai pas la force de te demander de me transmettre le Dharma, je ne suis qu'un boeuf stupide. S'il te plaît, accepte de me transmettre le Dharma."
Voilà l'histoire de la transmission de Kodo Sawaki.
Après cela, il est parti dans les montagnes, dans un ermitage tout pourri. Il faisait zazen jour et nuit, il mangeait des haricots crus en disant: "Je n'ai pas le temps de les cuire." Pendant un moment il avait vécu d'ailleurs avec un autre moine que j'ai rencontré au Japon. "Ah, mais Kodo Sawaki n'était pas tout seul, j'étais avec lui. Il me tapait toujours dessus, quel mauvais caractère il avait!" Ce vieux moine était le père de Nishiyama – maintenant je comprends pourquoi Kodo Sawaki lui tapait dessus...
Mercredi 18 septembre 2002, 6h30.
Kodo Sawaki refusait de descendre de sa montagne. Les gens allaient le voir: " Maitre, s’il-vous-plaît, enseignez-nous, nous vous offrons un temple."
Il répondait: Les gens allaient le voir: "Maître, s'il vous plaît, enseignez-nous, nous vous offrons un temple." Il répondait: "Je n'ai pas de temple, je n'ai pas de femme, je n'ai pas de satori. Ce n'est pas de tout intéressant." Pour finir, on lui a proposé d'enseigner zazen dans une université à des laïcs, des jeunes, des étudiants. Même si plus tard il vivait dans le temple de Soji-ji - on lui a demandé d'en être le godo - il enseignait toujours aux laïcs. Il disait que les cérémonies n'étaient pas très importantes. Les moines professionnels ne sont pas purs. Seulement zazen est important. Et votre vie est le Dharma lui-même. Parmi ses disciples il y avait des savants, beaucoup d'artistes, des geishas, des étudiants qui venaient faire zazen à ses côtés...Tout le monde pouvait venir s'il suivait les règles du dojo. C'est ainsi qu'il organisait des sesshins dans de grands endroits, dans des hôtels. Quelques fois, mais pas toujours, on lui prêtait un temple, mais lui-même n'en avait pas. Il pouvait improviser un dojo n'importe où. Il voyageait beaucoup de ville en ville, toujours accompagné de sa grande malle pleine de livres.

C'est ainsi qu'il a rencontré Yasuo Deshimaru, un jeune Japonais très fort, champion d'arts martiaux. Entre eux deux il y eût toujours une intimité particulière. Maître Deshimaru lui a rapidement demandé l'ordination de moine. Deshimaru était très pur et très idéaliste, dégoûté par le mensonge de la société. Il voulait tout laisser, tout abandonner, devenir moine et pratiquer zazen. Son maître a refusé: "Je ne veux pas que tu deviennes moine professionnel. L'état d'esprit du clergé bouddhiste japonais n'est pas pur. Ils ont trop de privilèges. Ils s'occupent trop des cérémonies, ils n'aiment pas zazen. Ils sont coupés de la société et de la vraie compassion. Le Dharma n'est pas réservé aux moines. Je veux que tout le monde connaisse zazen. C'est pourquoi tu vas te marier, avoir des enfants et cela sera l'enseignement même, à condition que tu continues zazen, les sesshins. C'est la véritable pratique, la pratique la plus difficile. Si tu y parviens, tu deviendras un vrai maître." Tel est l'enseignement que Kodo Sawaki lui a donné.
Et, durant trente ans, Yasuo Deshimaru a monté des business, il s'est marié, il a étudié. Il a connu toutes les souffrances du samsara, il a connu ses bons et mauvais côtés, il a connu ses faiblesses. Il a continué la pratique avec son maître. Dès qu'il pouvait se libérer, il le suivait, dès qu'il gagnait un peu d'argent, il faisait des fuse.

- Maître, donnez-moi l'ordination, priait-il.
- Non, non, tu as encore beaucoup de choses à faire, rigolait Sawaki.
Quelquefois il ne pouvait pas suivre son maître. Il construisait des maisons et il faisait zazen dans les chantiers. Juste avant sa mort, Kodo Sawaki a appelé Deshimaru: "Maintenant j'accepte de t'ordonner moine. Je vais bientôt mourir." Il lui a donné l'ordination, il lui a donné ses kesas, son kyosaku, ses carnets de notes et il lui a dit: "Je sais que tu es mon vrai disciple. Même quand les autres disciples te critiquaient, je ne doutais jamais de toi. Je sais que tu es l'incarnation d'un grand bodhisattva. Continue à transmettre mon enseignement au sein de la société, au sein de la vie ordinaire."
Mercredi 18 septembre 2002, 18h30
Maître Kodo Sawaki est mort et Yasuo Deshimaru s'est retrouvé tout seul, le crâne rasé: "Qu'est-ce que je vais faire?" La sangha qui entourait Maître Kodo Sawaki n'aimait guère Maître Deshimaru, sauf quelques-uns. Tous étaient jaloux de ce type qui avait tellement d'énergie, qui avait une relation particulière, privilégiée avec le maître. Tant que le maître était vivant, ils s'arrangeaient avec diplomatie, mais dès que Kodo Sawaki a été mort, son secrétaire a commencé à voler une partie des choses que Kodo Sawaki avait léguées à Maître Deshimaru. Sensei n'avait pas de place dans cette sangha ni dans l'église Zen japonaise, n'étant ni fils de moine ni rien de ce genre. Maître Deshimaru avait également une famille: une femme, deux filles et un fils.

Avant sa mort, Kodo Sawaki lui avait dit: "Vous devez aller transmettre le Zen en Occident." Mais Maître Deshimaru n'avait pas d'argent et n'y connaissait personne. Pendant deux ans, il a beaucoup souffert, beaucoup hésité. Finalement l'occasion s'est présentée: il a été invité en France par un groupe de macrobiotique. Il a saisi cette opportunité et il est parti du Japon en abandonnant momentanément sa famille. Il est parti avec le Trans-sibérien. A Paris, on lui a posé un matelas sur le sol au fond d'un magasin diététique. Pour gagner de l'argent, il donnait des shiatsu et peu à peu il commença à montrer la posture de zazen. Lentement, doucement sa mission a commencé.
Quand je l'ai connu, il avait déjà une quinzaine de disciples. Bien sûr, en Europe, il n'y avait pas de moines professionnels, seulement des laïcs.
Il nous a donné cet enseignement: le Zen, c'est la vie, c'est votre vie. Vous devez réussir -et c'est la voie la plus haute et la plus difficile- à harmoniser votre vie personnelle et la pratique de zazen. C'est toujours difficile, même pour les moines anciens, même pour moi, après trente-cinq ans de pratique. C'est plus difficile que de se retirer dans un monastère. C'est l'enseignement des Bouddhas et des patriarches: aller jusqu'au nirvana, mais ne pas demeurer sur le nirvana. Redescendre dans la société, mais ne pas se perdre dans la société. C'est la voie la plus difficile, la grande voie du bodhisattva. Mais très très peu de gens y parviennent. Ou bien on est complètement dans le Zen et on se coupe de la réalité, ou bien on est complètement dans les phénomènes de la vie quotidienne et on n'a plus de force pour pratiquer zazen. Quand on arrive à la pureté, on s'attache à la pureté, au samadhi. Quand on abandonne le samadhi, on s'attache aux bonnos, on est submergé par les phénomènes. Le Zen de Sensei est le plus haut qui existe, destiné à des gens adultes, qui sont responsables, éveillés, indépendants et généreux. C'est la vraie voie pour que l'homme devienne ce qu'il est: Dieu. Embrasser cette contradiction: la nature animale et divine de notre corps et notre esprit.

C'est ce que Sensei nous a enseigné pendant quinze ans avec beaucoup d'humanité, une grande largesse d'esprit et une grande liberté. Un jour, il est mort, sans avoir le temps de régler le problème de la transmission de son Dharma. Il faut bien comprendre -ce que même la plupart des disciples de Maître Deshimaru ne comprennent pas, ou bien ont oublié ou censuré-, que Maître Deshimaru n'était pas un maître zen ordinaire. Il était l'incarnation d'un grand bodhisattva. Un grand Bouddha. Et, en réalité, aucun de ses disciples n'avait la dimension de recevoir sa transmission. Maître Dogen dit dans le Shobogenzo: "Vous devez étudier la transmission." Cette phrase est non seulement intéressante mais aussi très importante. Aucun des disciples du Bouddha n'avait la dimension de recevoir sa transmission, à l'exception de Mahakasyapa. Il n'était pas un disciple comme les autres. Il avait des points communs avec le Bouddha, ils avaient fait les mêmes expériences (lui aussi avait fait l'expérience de l'ascétisme). D'ailleurs, il ne se mélangeait pas avec les autres disciples du Bouddha. Mahakasyapa était au niveau du Bouddha. Même si certains disciples de Maître Deshimaru étaient profonds, sérieux et très purs, il y avait trop de différence. Donc, il est mort sans transmettre le Dharma. Officiellement. Parce que, bien sûr, il a transmis le Dharma aux disciples proches, secrètement, officieusement. Donc, finalement, quelques années après sa mort, les trois disciples qui le méritaient cosmiquement ont reçu le Dharma de la main de Rempo Niwa Zenji, qui à l'époque était la plus grande autorité du Zen japonais. Étienne, Roland Rech et moi avons reçu cette transmission au nom de Maître Deshimaru de la main d'un autre grand Bouddha, Rempo Niwa Zenji.
Jeudi, le 19 septembre, 7h30
Shobogenzo veut dire: l'oeil du trésor de la vraie loi. Pourquoi l'oeil et pas les yeux? Ce n'est pas quelque chose qu'on peut comprendre intellectuellement, qu'on peut expliquer objectivement. C'est comme le pouce redressé. L'oeil est universel. Il n'y a qu'un seul esprit. C'est la transmission i shin den shin, de mon âme à ton âme. Il n'y a qu'un seul esprit. Il n'y a qu'un seul Bouddha. On ne peut rien saisir. Inconsciemment, naturellement, automatiquement. Un côté visible, un côté invisible. Quelque fois, quand on voit, on ne voit pas. Ce qu'on voit vraiment, c'est ce qu'on ne voit pas. Dans notre pratique tout se base sur le fait que l'homme et le Bouddha doivent cohabiter. Il ne faut pas les mélanger, il ne faut pas les séparer. Prenez l'habitude de voir et penser avec votre nombril. La relation intérieure que nous entretenons avec zazen, c'est-à-dire avec nous- mêmes, est la vraie relation que nous entretenons avec Bouddha. Quand nous regardons, tout disparaît. Quand nous croyons savoir, nous nous retrouvons aussi ignorants que le premier jour. On ne peut jamais rien recevoir. Mais jamais rien n'est perdu, rien n'est caché. Sur la voie authentique il n'y a rien d'extraordinaire. Elle n'est pas plus extraordinaire que les fruits qui apparaissent en automne, elle n'est pas plus extraordinaire que la lune qui croît et décroît. Comment pourrait- elle être à l'extérieur de tout ce qui est naturel? Comment pourrait-elle tomber hors de tout cela qui nous entoure? Elle est simple, ordinaire, comme la nature.
Samedi, le 21 septembre, 10h30
Je dois terminer l'histoire, votre histoire, de votre transmission, de la transmission du Zen en Hongrie. Même si la racine de l'humanité est unique, notre esprit est universel, nous devons également intégrer nos spécificités, porter la bannière de nos racines que par la suite nous pourrons échanger avec les autres. Vous avez entendu parler des bodhisattvas qui se réincarnent sans relâche pour aider les êtres, mais puisqu'ils sont sans ego et sans noumène, on peut supposer qu'avant leur naissance, ils choisissent les difficultés qu'ils devront surmonter. Quelle est la nécessité de ces difficultés? C'est de donner une forme aux choses. Quand on fait une statue avec de la terre, il faut lui donner une forme, il faut la modeler. On pourrait supposer que les bodhisattvas avant leur naissance choisissent leurs souffrances. Le bodhisattva semble naître mais il ne naît pas. Il semble souffrir mais il ne souffre pas. Sa véritable nature est sans naissance et sans mort. Bref, il y a le monde subjectif et le monde objectif. Les faire coïncider, c'est la voie du Zen. Ainsi il est dit dans les sutras: "Ne cherchez pas la naissance et la mort des choses, la naissance et la mort des phénomènes. Seulement ici et maintenant existe la réalité absolue de l'esprit. Ne jugez pas les gens à partir de leur naissance et de leur mort et respectez-les tous, parce que chacun d'entre eux est susceptible d'être un bodhisattva venu pour soulager vos souffrances. Donc Étienne, moi et Roland sommes les trois disciples de Maître Deshimaru qui ont reçu la transmission dans le temple de la Gendronnière, par le vénérable Dempo Niwa Zenji, au nom de Maître Deshimaru. La transmission objective est toujours le côté visible. La transmission subjective, le côté invisible: en fait, un maître qui enseigne ses disciples ne cesse pas de leur transmettre le Dharma. Et souvent il suffit que le maître pense les choses. Souvent je n'ai même pas besoin de critiquer mes disciples, il me suffit de le penser. Bien de fois il suffit que je pense seulement qu'un disciple a vraiment de grandes capacités. Souvent je prie: "Bouddhas, faites que ce disciple devienne un grand bodhisattva." Ces trois disciples de Maître Deshimaru, ces trois Bouddhas ont commencé à enseigner comme ils pouvaient. Bien sûr, après Maître Deshimaru, il était difficile d'oser s'asseoir sur sa chaise, par exemple. Mais il le fallait. Ces trois personnes avaient des suivants qui bien souvent ressemblaient plutôt à des supporters de football: "Je suis pour ce maître!" Si le maître disait quelque chose qui ne leur plaisait pas, ils en changeaient. Donc chacun d'entre nous avait beaucoup de suivants. N'étant pas Étienne, je ne peux pas certifier à qui il pensait comme véritable disciple. Bien sûr quand il est mort, tout le monde s'est proclamé son disciple. C'était tellement pratique: suivre un maître seulement pendant trois ans, puis quand il est mort, on peut le suivre comme un fantôme. Et c'est plus facile. Votre maître, Myoken a reçu l'ordination de bodhisattva et de moine de Maître Deshimaru. Maître Deshimaru a fait un énorme travail avec lui, mais quand Myoken a commencé à ouvrir les yeux, Maître Deshimaru était déjà mort et il avait en face de lui Mokusho Zeisler, avec son bon sourire. Il lui a dit: - Je suis ton disciple! - Laisse-moi tranquille, tu es le disciple de Maître Deshimaru, pas le mien. - Mais si, je suis ton disciple! Donc Myoken, Yvon a dignement suivi Étienne. Mokusho Zeisler était notre frère aîné dans le Dharma, à moi et à Roland. Puis Étienne est mort rapidement. Comme j'ai expliqué tout à l'heure, il est difficile de sonder le mystère du bodhisattva. Mais la leçon qu'on peut en tirer, c'est que si vous rencontrez le Zen authentique, ne perdez pas votre temps. De tout cela, qui s'est passé subjectivement entre Étienne et Yvon, personne ne peut en parler. Même si Yvon m'a raconté ses expériences, le côté subjectif n'est pas suffisant. Les gens peuvent toujours dire: "Tu es un menteur. Tu avais fumé." Peu de temps après la mort d'Étienne, au temple de la Gendronnière, on a fait une cérémonie sur la tombe de Maître Deshimaru. Puis Yvon m'a appelé: "Viens, on va faire une cérémonie sur la tombe d'Étienne." Avec quelques personnes on est allés à la tombe d'Étienne, on a chanté le Hannya Shingyo et j'ai dit, je ne sais pas pourquoi: "Yvon est le seul vrai disciple d'Étienne." Et à ce moment-là, une comète est passée dans le ciel. On peut dire que c'est déjà une petite certification objective. Puis Yvon est parti en Hongrie développer la mission d'Étienne, sans doutes, sans douter. C'est aussi une certification objective. Un jour Yvon m'a téléphoné: "Les gens me critiquent parce que je n'ai pas reçu la certification objective, le Shiho." Il m'a demandé si je voulais bien lui transmettre le Dharma selon la manière traditionnelle. Voilà, maintenant c'est fait. Le subjectif et l'objectif coïncident, comme les mains en gassho. Après zazen je transmets donc à Yvon le kesa d'Étienne Zeisler. Et je vais le transmettre également de la manière traditionnelle. Et je souhaite que la Sangha de Hongrie continue la transmission du vrai Zen de Maître Deshimaru, du vrai Zen de Maître Dogen, du vrai Zen du sixième patriarche, Eno, du vrai Zen de Bodhidharma, du vrai Zen de Shakyamuni Bouddha et des sept Bouddhas préhistoriques, par la lignée de Mokusho Zeisler. Senku Mokusho.

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