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Ce
kusen a été prononcé dans le dojo au cours de
la sesshin qui a eu lieu à l'occasion de la transmission du
shiho à Yvon Bec donné par Maître Kosen au nom
de Etienne Mokusho Zeisler à Budapest (Hongrie) en septembre
2002.
Mardi
17 septembre 2002, 7h30
Kodo Sawaki,
à son époque, a eu beaucoup de mal à se faire reconnaître par la caste
des moines. Vous devez comprendre que le Japon d'avant-guerre était
un système féodal. Il y avait les classes privilégiées: l'empereur,
les nobles, les samouraïs et les moines, le clergé. Et en dessous,
le peuple. Le Japon a toujours été organisé d'une manière hiérarchique.
Les supérieurs avaient une autorité absolue sur les inférieurs. La
caste des moines était protégée, on n'y entrait pas comme ça
si on n'était pas fils de moine - et Kodo Sawaki n'était le fils de
personne.
Il a perdu ses parents très jeune, il a été élevé par un oncle qui appartenait
à la mafia. Je ne peux pas vous raconter la vie entière de Kodo Sawaki
mais, pendant la guerre contre la Russie, il voulait mourir parce qu'il
n'était qu'un poids que personne n'aimait en ce monde pourri. Il s'est
dit: "Si je meurs à la guerre, mon oncle recevra un dédommagement."
Il était le premier partout face au danger, il voulait mourir.
Un jour il a reçu une balle dans la joue et une pensée a traversé son
cerveau comme un flash: "Ça y est, maintenant je suis mort."
Par miracle, Kodo Sawaki n'est pas mort. Il s'est réveillé sur un lit
d'hôpital et il a vu son oncle qui l'engueulait: "Tu n'aurais pas
pu mourir? Tu nous coûtes de l'argent!" A dix-huit ans, il n'y avait
pas une seule chose dans la vie qui ne le dégoûtait pas. "Puisque
la mort ne veut pas de moi, je veux devenir un religieux et passer ma
vie à prier. Je veux entrer dans une religion où on n'est pas obligé
de se marier. Je crois que dans le Zen Soto on n'est pas obligé de se
marier, donc je choisis celle-là."
Après de nombreux refus, aventures et souffrances -parce qu'il n'était
pas fils de moine, il n'était personne-, il a tout abandonné, comme un
mendiant. Il a été traité comme une merde. "Bien, Sawaki, tu peux
entrer dans le temple, mais pas question pour toi de participer au zazen
et à la cérémonie. Tu vas travailler à la cuisine, tu vas faire le travail
le plus dur." "Fais ci, Sawaki, fais ça!" Depuis sa naissance,
il faisait le travail le plus dur.
Puis, un jour, alors qu'il était tout seul dans la cuisine, il s'est assis
sur un sac de riz, il a pris la posture et il a fait zazen tout seul.
Il a été de plus en plus absorbé dans la posture. Tout d'un coup, le shusso
du temple est entré dans la cuisine, il s'est arrêté, il a fait gassho.
Pour la première fois de sa vie, il a été respecté. A partir de ce moment
il a compris que zazen était la chose la plus merveilleuse de sa vie.
Au-delà de toutes catégories, souffrances humaines, zazen est la seule
chose respectable.
Mardi
17 septembre 2002, 18h30
Donc lui,
Kodo Sawaki, que personne n'avait jamais aimé, qui n'avait, toute
sa vie, reçu que des coups, soudainement un moine se prosternait devant
lui, se prosternait devant sa posture de zazen. C'était le message,
son message, son koan. Chacun d'entre nous reçoit un message du cosmos
qui nous motive à aller dans telle ou telle direction. Le message
de Kodo était clair. Il avait déjà entendu parler du Bouddha, de la
nature de bouddha. Il avait demandé:
- Est-ce que je peux aller pratiquer dans le dojo?
-Non, pas toi. Tu dois faire les courses pour le temple, puis tu vas
laver la cuisine, faire la vaisselle, puis ranger les sacs de riz
dans la réserve.
-Pourquoi est-ce que je ne peux pas entrer dans le dojo?
- Tu es trop bête, tu n'as pas la nature de bouddha.
Mais, à ce moment-là, il réalisa
qu'il l'avait, que tout le monde l'avait. Tout le monde a la nature
de bouddha, la nature de l'homme est dieu. Dans la Bible il est écrit:
Dieu a créé l'homme à son image. Mais pour réaliser cette nature qui
est la nôtre, comment faire?
Kodo Sawaki n'avait même pas imaginé qu'il aurait quelque chose à
faire dans cette direction. Il pratiquait zazen par curiosité, il
avait regardé dans le dojo secrètement, discrètement, il avait vu
toutes les postures impressionnantes, majestueuses. Ce jour-là a changé
sa vie. Et de toute sa vie il n'a jamais oublié cette manière, cette
méthode, ce message par lequel lui, le petit Sawaki, pouvait se transformer
en Bouddha.
Il chercha un maître au Japon, un maître qui soit connu pour sa pratique
de zazen. Il le trouva en la personne de Koho Sahada. C'était un grand
campagnard, fort, un peu brutal, qui avait de grandes mains, une voix
forte et pratiquait beaucoup zazen. Il était gentil. Kodo Sawaki pratiqua
avec lui pendant plusieurs années dans son petit temple de la montagne.
Son maître l'aimait. Kodo Sawaki était de petite taille, mais il avait
une grande pureté, une grande détermination, une posture vraiment
belle.
Chaque semaine, le maître allait en ville. Il n'avait pas de Mitsubishi,
seulement un âne. Kodo Sawaki marchait devant lui, il tenait l'âne.
Arrivés en ville, le maître lui disait: "J'ai quelque chose à
faire. Tu vas garder l'âne." Kodo Sawaki s'asseyait en zazen et il attendait le maître. Chaque semaine il accompagnait le maître et il l'attendait à côté de l'âne.
Un jour, le maître est resté beaucoup plus longtemps que d'habitude.
Kodo Sawaki est monté dans la maison voir s'il se passait quelque
chose et il a trouvé le maître avec une femme. Il a été assez étonné.
- Je suis un homme, pas seulement Bouddha. J'ai besoin de faire l'amour
de temps en temps.
Kodo Sawaki a répondu: "Quoi,
pendant que vous faites l'amour, je fais zazen? Qui est le meilleur?"
Et il a quitté le temple, choqué.
Il faut dire que, dans son enfance, Kodo Sawaki avait été élevé dans
un bordel et cela l'avait dégoûté. Le karma des Japonais est souvent
très extrême. Un jour, il a vu un homme mourir sur une prostituée.
Il s'est dit: "Mon Dieu, je ne mourrai jamais comme ça!"
Et cette vision le poursuivait. Comment mourir? Il est très difficile
de mourir. Notre vie est comme une pièce de théâtre: même si notre
vie est très bien, si la fin est ratée, tout est raté.
Alors il a quitté le temple de son maître. Il voyageait, il rencontrait
d'autres maîtres. Il étudiait profondément le Shobogenzo. Mais au
bout de dix ans, il s'est dit: "Je suis stupide. Je n'ai rien
compris. Pour qui je me prends? Koho Sahada est vraiment mon maître.
Il est le plus grand maître. Même s'il aime boire du saké de temps
en temps, même s'il est quelque peu attiré par les femmes, sa pratique
est forte. Zazen, pas trop de cérémonies, pas trop intellectuel. Je
veux aller le voir et lui demander de me transmettre le Dharma."
Il est retourné au temple. Malheureusement, le maître était déjà mort.
"Ah, qu'est ce que je suis stupide!" Celui qui avait succédé
au maître, Kodo Sawaki ne l'aimait pas beaucoup. Quand il était jeune,
il faisait toujours la compétition, il voulait être toujours le meilleur,
toujours le premier. Kodo Sawaki est allé voir le successeur. Il lui
a dit: "J'ai beaucoup rivalisé avec toi, mais si je n'ai pas
la force de te demander de me transmettre le Dharma, je ne suis qu'un
boeuf stupide. S'il te plaît, accepte de me transmettre le Dharma."
Voilà l'histoire de la transmission de Kodo Sawaki.
Après cela, il est parti dans les montagnes, dans un ermitage tout
pourri. Il faisait zazen jour et nuit, il mangeait des haricots crus
en disant: "Je n'ai pas le temps de les cuire." Pendant
un moment il avait vécu d'ailleurs avec un autre moine que j'ai rencontré
au Japon. "Ah, mais Kodo Sawaki n'était pas tout seul, j'étais
avec lui. Il me tapait toujours dessus, quel mauvais caractère il
avait!" Ce vieux moine était le père de Nishiyama – maintenant
je comprends pourquoi Kodo Sawaki lui tapait dessus...
Mercredi
18 septembre 2002, 6h30.
Kodo Sawaki
refusait de descendre de sa montagne. Les gens allaient le voir: "
Maitre, s’il-vous-plaît, enseignez-nous, nous vous offrons un
temple."
Il répondait: Les gens allaient le voir: "Maître, s'il vous plaît,
enseignez-nous, nous vous offrons un temple." Il répondait: "Je
n'ai pas de temple, je n'ai pas de femme, je n'ai pas de satori. Ce n'est
pas de tout intéressant." Pour finir, on lui a proposé d'enseigner
zazen dans une université à des laïcs, des jeunes, des étudiants. Même
si plus tard il vivait dans le temple de Soji-ji - on lui a demandé d'en
être le godo - il enseignait toujours aux laïcs. Il disait que les cérémonies
n'étaient pas très importantes. Les moines professionnels ne sont pas
purs. Seulement zazen est important. Et votre vie est le Dharma lui-même.
Parmi ses disciples il y avait des savants, beaucoup d'artistes, des geishas,
des étudiants qui venaient faire zazen à ses côtés...Tout le monde pouvait
venir s'il suivait les règles du dojo. C'est ainsi qu'il organisait des
sesshins dans de grands endroits, dans des hôtels. Quelques fois, mais
pas toujours, on lui prêtait un temple, mais lui-même n'en avait pas.
Il pouvait improviser un dojo n'importe où. Il voyageait beaucoup
de ville en ville, toujours accompagné de sa grande malle pleine de livres.
C'est ainsi qu'il a rencontré Yasuo Deshimaru, un jeune Japonais très
fort, champion d'arts martiaux. Entre eux deux il y eût toujours une intimité
particulière. Maître Deshimaru lui a rapidement demandé l'ordination
de moine. Deshimaru était très pur et très idéaliste, dégoûté par le mensonge
de la société. Il voulait tout laisser, tout abandonner, devenir moine
et pratiquer zazen. Son maître a refusé: "Je ne veux pas que tu deviennes
moine professionnel. L'état d'esprit du clergé bouddhiste japonais n'est
pas pur. Ils ont trop de privilèges. Ils s'occupent trop des cérémonies,
ils n'aiment pas zazen. Ils sont coupés de la société et de la vraie compassion.
Le Dharma n'est pas réservé aux moines. Je veux que tout le monde connaisse
zazen. C'est pourquoi tu vas te marier, avoir des enfants et cela sera
l'enseignement même, à condition que tu continues zazen, les sesshins.
C'est la véritable pratique, la pratique la plus difficile. Si tu y parviens,
tu deviendras un vrai maître." Tel est l'enseignement que Kodo Sawaki
lui a donné.
Et, durant trente ans, Yasuo Deshimaru a monté des business, il s'est
marié, il a étudié. Il a connu toutes les souffrances du samsara, il a
connu ses bons et mauvais côtés, il a connu ses faiblesses. Il a continué
la pratique avec son maître. Dès qu'il pouvait se libérer, il le suivait,
dès qu'il gagnait un peu d'argent, il faisait des fuse.
- Maître, donnez-moi l'ordination, priait-il.
- Non, non, tu as encore beaucoup de choses à faire, rigolait Sawaki.
Quelquefois il ne pouvait pas suivre son maître. Il construisait des maisons
et il faisait zazen dans les chantiers. Juste avant sa mort, Kodo Sawaki
a appelé Deshimaru: "Maintenant j'accepte de t'ordonner moine. Je
vais bientôt mourir." Il lui a donné l'ordination, il lui a donné
ses kesas, son kyosaku, ses carnets de notes et il lui a dit: "Je
sais que tu es mon vrai disciple. Même quand les autres disciples te critiquaient,
je ne doutais jamais de toi. Je sais que tu es l'incarnation d'un grand
bodhisattva. Continue à transmettre mon enseignement au sein de la société,
au sein de la vie ordinaire."
Mercredi
18 septembre 2002, 18h30
Maître Kodo Sawaki est mort et Yasuo Deshimaru s'est retrouvé
tout seul, le crâne rasé: "Qu'est-ce que je vais faire?" La
sangha qui entourait Maître Kodo Sawaki n'aimait guère Maître Deshimaru,
sauf quelques-uns. Tous étaient jaloux de ce type qui avait tellement
d'énergie, qui avait une relation particulière, privilégiée avec le maître.
Tant que le maître était vivant, ils s'arrangeaient avec diplomatie, mais
dès que Kodo Sawaki a été mort, son secrétaire a commencé à voler une
partie des choses que Kodo Sawaki avait léguées à Maître Deshimaru.
Sensei n'avait pas de place dans cette sangha ni dans l'église Zen japonaise,
n'étant ni fils de moine ni rien de ce genre. Maître Deshimaru avait
également une famille: une femme, deux filles et un fils.
Avant sa mort, Kodo Sawaki lui avait dit: "Vous devez aller transmettre
le Zen en Occident." Mais Maître Deshimaru n'avait pas d'argent
et n'y connaissait personne. Pendant deux ans, il a beaucoup souffert,
beaucoup hésité. Finalement l'occasion s'est présentée: il a été invité
en France par un groupe de macrobiotique. Il a saisi cette opportunité
et il est parti du Japon en abandonnant momentanément sa famille. Il est
parti avec le Trans-sibérien. A Paris, on lui a posé un matelas
sur le sol au fond d'un magasin diététique. Pour gagner de l'argent, il
donnait des shiatsu et peu à peu il commença à montrer la posture de zazen.
Lentement, doucement sa mission a commencé.
Quand je l'ai connu, il avait déjà une quinzaine de disciples. Bien sûr,
en Europe, il n'y avait pas de moines professionnels, seulement des laïcs.
Il nous a donné cet enseignement: le Zen, c'est la vie, c'est votre vie.
Vous devez réussir -et c'est la voie la plus haute et la plus difficile-
à harmoniser votre vie personnelle et la pratique de zazen. C'est toujours
difficile, même pour les moines anciens, même pour moi, après trente-cinq
ans de pratique. C'est plus difficile que de se retirer dans un monastère.
C'est l'enseignement des Bouddhas et des patriarches: aller jusqu'au nirvana,
mais ne pas demeurer sur le nirvana. Redescendre dans la société, mais
ne pas se perdre dans la société. C'est la voie la plus difficile, la
grande voie du bodhisattva. Mais très très peu de gens y parviennent.
Ou bien on est complètement dans le Zen et on se coupe de la réalité,
ou bien on est complètement dans les phénomènes de la vie quotidienne
et on n'a plus de force pour pratiquer zazen. Quand on arrive à la pureté,
on s'attache à la pureté, au samadhi. Quand on abandonne le samadhi, on
s'attache aux bonnos, on est submergé par les phénomènes. Le Zen de Sensei
est le plus haut qui existe, destiné à des gens adultes, qui sont responsables,
éveillés, indépendants et généreux. C'est la vraie voie pour que l'homme
devienne ce qu'il est: Dieu. Embrasser cette contradiction: la nature
animale et divine de notre corps et notre esprit.
C'est ce que Sensei nous a enseigné pendant quinze ans avec beaucoup d'humanité,
une grande largesse d'esprit et une grande liberté. Un jour, il est mort,
sans avoir le temps de régler le problème de la transmission de son Dharma.
Il faut bien comprendre -ce que même la plupart des disciples de Maître
Deshimaru ne comprennent pas, ou bien ont oublié ou censuré-, que Maître
Deshimaru n'était pas un maître zen ordinaire. Il était l'incarnation
d'un grand bodhisattva. Un grand Bouddha. Et, en réalité, aucun de ses
disciples n'avait la dimension de recevoir sa transmission. Maître Dogen
dit dans le Shobogenzo: "Vous devez étudier la transmission."
Cette phrase est non seulement intéressante mais aussi très importante.
Aucun des disciples du Bouddha n'avait la dimension de recevoir sa transmission,
à l'exception de Mahakasyapa. Il n'était pas un disciple comme les autres.
Il avait des points communs avec le Bouddha, ils avaient fait les mêmes
expériences (lui aussi avait fait l'expérience de l'ascétisme). D'ailleurs,
il ne se mélangeait pas avec les autres disciples du Bouddha. Mahakasyapa
était au niveau du Bouddha. Même si certains disciples de Maître
Deshimaru étaient profonds, sérieux et très purs, il y avait trop de différence.
Donc, il est mort sans transmettre le Dharma. Officiellement. Parce que,
bien sûr, il a transmis le Dharma aux disciples proches, secrètement,
officieusement. Donc, finalement, quelques années après sa mort, les trois
disciples qui le méritaient cosmiquement ont reçu le Dharma de la main
de Rempo Niwa Zenji, qui à l'époque était la plus grande autorité du Zen
japonais. Étienne, Roland Rech et moi avons reçu cette transmission au
nom de Maître Deshimaru de la main d'un autre grand Bouddha, Rempo
Niwa Zenji.
Jeudi,
le 19 septembre, 7h30
Shobogenzo
veut dire: l'oeil du trésor de la vraie loi. Pourquoi l'oeil et pas
les yeux? Ce n'est pas quelque chose qu'on peut comprendre intellectuellement,
qu'on peut expliquer objectivement. C'est comme le pouce redressé.
L'oeil est universel. Il n'y a qu'un seul esprit. C'est la transmission
i shin den shin, de mon âme à ton âme. Il n'y a qu'un seul esprit.
Il n'y a qu'un seul Bouddha. On ne peut rien saisir. Inconsciemment,
naturellement, automatiquement. Un côté visible, un côté invisible.
Quelque fois, quand on voit, on ne voit pas. Ce qu'on voit vraiment,
c'est ce qu'on ne voit pas. Dans notre pratique tout se base sur le
fait que l'homme et le Bouddha doivent cohabiter. Il ne faut pas les
mélanger, il ne faut pas les séparer. Prenez l'habitude de voir et
penser avec votre nombril. La relation intérieure que nous entretenons
avec zazen, c'est-à-dire avec nous- mêmes, est la vraie relation que
nous entretenons avec Bouddha. Quand nous regardons, tout disparaît.
Quand nous croyons savoir, nous nous retrouvons aussi ignorants que
le premier jour. On ne peut jamais rien recevoir. Mais jamais rien
n'est perdu, rien n'est caché. Sur la voie authentique il n'y a rien
d'extraordinaire. Elle n'est pas plus extraordinaire que les fruits
qui apparaissent en automne, elle n'est pas plus extraordinaire que
la lune qui croît et décroît. Comment pourrait- elle être à l'extérieur
de tout ce qui est naturel? Comment pourrait-elle tomber hors de tout
cela qui nous entoure? Elle est simple, ordinaire, comme la nature.
Samedi, le 21 septembre, 10h30
Je dois
terminer l'histoire, votre histoire, de votre transmission, de la
transmission du Zen en Hongrie. Même si la racine de l'humanité est
unique, notre esprit est universel, nous devons également intégrer
nos spécificités, porter la bannière de nos racines que par la suite
nous pourrons échanger avec les autres. Vous avez entendu parler des
bodhisattvas qui se réincarnent sans relâche pour aider les êtres,
mais puisqu'ils sont sans ego et sans noumène, on peut supposer qu'avant
leur naissance, ils choisissent les difficultés qu'ils devront surmonter.
Quelle est la nécessité de ces difficultés? C'est de donner une forme
aux choses. Quand on fait une statue avec de la terre, il faut lui
donner une forme, il faut la modeler. On pourrait supposer que les
bodhisattvas avant leur naissance choisissent leurs souffrances. Le
bodhisattva semble naître mais il ne naît pas. Il semble souffrir
mais il ne souffre pas. Sa véritable nature est sans naissance et
sans mort. Bref, il y a le monde subjectif et le monde objectif. Les
faire coïncider, c'est la voie du Zen. Ainsi il est dit dans les sutras:
"Ne cherchez pas la naissance et la mort des choses, la naissance
et la mort des phénomènes. Seulement ici et maintenant existe la réalité
absolue de l'esprit. Ne jugez pas les gens à partir de leur naissance
et de leur mort et respectez-les tous, parce que chacun d'entre eux
est susceptible d'être un bodhisattva venu pour soulager vos souffrances.
Donc Étienne, moi et Roland sommes les trois disciples de Maître Deshimaru
qui ont reçu la transmission dans le temple de la Gendronnière, par
le vénérable Dempo Niwa Zenji, au nom de Maître Deshimaru. La transmission
objective est toujours le côté visible. La transmission subjective,
le côté invisible: en fait, un maître qui enseigne ses disciples ne
cesse pas de leur transmettre le Dharma. Et souvent il suffit que
le maître pense les choses. Souvent je n'ai même pas besoin de critiquer
mes disciples, il me suffit de le penser. Bien de fois il suffit que
je pense seulement qu'un disciple a vraiment de grandes capacités.
Souvent je prie: "Bouddhas, faites que ce disciple devienne un
grand bodhisattva." Ces trois disciples de Maître Deshimaru,
ces trois Bouddhas ont commencé à enseigner comme ils pouvaient. Bien
sûr, après Maître Deshimaru, il était difficile d'oser s'asseoir sur
sa chaise, par exemple. Mais il le fallait. Ces trois personnes avaient
des suivants qui bien souvent ressemblaient plutôt à des supporters
de football: "Je suis pour ce maître!" Si le maître disait
quelque chose qui ne leur plaisait pas, ils en changeaient. Donc chacun
d'entre nous avait beaucoup de suivants. N'étant pas Étienne, je ne
peux pas certifier à qui il pensait comme véritable disciple. Bien
sûr quand il est mort, tout le monde s'est proclamé son disciple.
C'était tellement pratique: suivre un maître seulement pendant trois
ans, puis quand il est mort, on peut le suivre comme un fantôme. Et
c'est plus facile. Votre maître, Myoken a reçu l'ordination de bodhisattva
et de moine de Maître Deshimaru. Maître Deshimaru a fait un énorme
travail avec lui, mais quand Myoken a commencé à ouvrir les yeux,
Maître Deshimaru était déjà mort et il avait en face de lui Mokusho
Zeisler, avec son bon sourire. Il lui a dit: - Je suis ton disciple!
- Laisse-moi tranquille, tu es le disciple de Maître Deshimaru, pas
le mien. - Mais si, je suis ton disciple! Donc Myoken, Yvon a dignement
suivi Étienne. Mokusho Zeisler était notre frère aîné dans le Dharma,
à moi et à Roland. Puis Étienne est mort rapidement. Comme j'ai expliqué
tout à l'heure, il est difficile de sonder le mystère du bodhisattva.
Mais la leçon qu'on peut en tirer, c'est que si vous rencontrez le
Zen authentique, ne perdez pas votre temps. De tout cela, qui s'est
passé subjectivement entre Étienne et Yvon, personne ne peut en parler.
Même si Yvon m'a raconté ses expériences, le côté subjectif n'est
pas suffisant. Les gens peuvent toujours dire: "Tu es un menteur.
Tu avais fumé." Peu de temps après la mort d'Étienne, au temple
de la Gendronnière, on a fait une cérémonie sur la tombe de Maître Deshimaru. Puis Yvon m'a appelé: "Viens, on va faire une cérémonie
sur la tombe d'Étienne." Avec quelques personnes on est allés
à la tombe d'Étienne, on a chanté le Hannya Shingyo et j'ai dit,
je ne sais pas pourquoi: "Yvon est le seul vrai disciple d'Étienne."
Et à ce moment-là, une comète est passée dans le ciel. On peut dire
que c'est déjà une petite certification objective. Puis Yvon est parti
en Hongrie développer la mission d'Étienne, sans doutes, sans douter.
C'est aussi une certification objective. Un jour Yvon m'a téléphoné:
"Les gens me critiquent parce que je n'ai pas reçu la certification
objective, le Shiho." Il m'a demandé si je voulais bien lui transmettre
le Dharma selon la manière traditionnelle. Voilà, maintenant c'est
fait. Le subjectif et l'objectif coïncident, comme les mains en gassho.
Après zazen je transmets donc à Yvon le kesa d'Étienne Zeisler. Et
je vais le transmettre également de la manière traditionnelle. Et
je souhaite que la Sangha de Hongrie continue la transmission du vrai
Zen de Maître Deshimaru, du vrai Zen de Maître Dogen, du vrai Zen
du sixième patriarche, Eno, du vrai Zen de Bodhidharma, du vrai Zen
de Shakyamuni Bouddha et des sept Bouddhas préhistoriques, par la
lignée de Mokusho Zeisler. Senku Mokusho.
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